En juillet 2024, Charly Mottet, ancien numéro un mondial du cyclisme a regardé le Tour de France à la télévision pour la première fois de sa vie, lui qui avait passé quatre décennies sur les routes de la Grande Boucle, d’abord à vélo, ensuite en voiture.
« C’est la première fois que je regarde le Tour de France à la télévision, c’est le canapé génial. » La phrase est de Charly Mottet, prononcée sur Radio Sports en juillet 2024. Derrière ce mot d’humour léger, un fait : l’ancien coureur n’était plus là où il avait passé plus de trente-cinq étés sur les routes du Tour, à proximité immédiate du peloton.
Depuis la fin de sa carrière en 1994, Mottet avait enchaîné sans interruption les rôles au cœur de la compétition. Dix ans à vélo de 1983 à 1994, dix participations au Tour de France. Puis des décennies de voiture suiveuse : directeur adjoint, délégué technique, consultant, ambassadeur Orange. Son rôle le plus récent consistait à emmener les invités du groupe de télécommunications dans les entrailles de la course, aux signatures du matin, sur le parcours une quinzaine de minutes devant le peloton, jusqu’à l’arrivée, tout en commentant la tactique via Radio Tour en temps réel. En 2024, il a quitté ce poste. À 61 ans, il vit à Sallanches, en Haute-Savoie.
Trente ans dans l’ombre du peloton
Sa sortie de scène a été à son image : progressive, sans communiqué, sans hommage officiel. En 1994, après une fracture du col du fémur sur Paris-Nice, une reprise difficile et un Tour de France terminé à la 26e place, Mottet a rangé son vélo sans conférence de presse.
L’après-carrière commence l’année suivante avec une nomination qui dit tout du personnage : directeur adjoint du Critérium du Dauphiné libéré, en charge du tracé des parcours. Mottet avait remporté l’épreuve trois fois, en 1987, 1989 et 1992. Il connaissait chaque col, chaque montée du Vercors à la Chartreuse. Cette fonction, il l’occupera pendant quatorze ans, de 1995 jusqu’au rachat de l’épreuve par ASO en 2009. En parallèle, l’Union Cycliste Internationale lui confie le rôle de délégué technique lors des Jeux Olympiques d’Athènes en 2004, puis de Pékin en 2008.
Après sept ans auprès de Jean-Marie Leblanc à l’ASO, puis cinq ans comme consultant et chroniqueur au Dauphiné Libéré, un nouveau chapitre s’ouvre en 2010 avec sa nomination comme manager sportif des Grands Prix Cyclistes de Québec et de Montréal, deux épreuves d’un jour inscrites au calendrier UCI WorldTour, organisées chaque septembre par le Groupe Serdy de Serge Arsenault. Chargé du circuit, des relations avec les équipes et de tous les aspects sportifs, il a déclaré à l’époque : « Je suis officiellement de retour en selle, prêt à amener les meilleurs cyclistes du monde au Québec. »
Numéro un mondial, jamais vainqueur du Tour
Pour comprendre l’homme qui préfère s’effacer, il faut d’abord mesurer ce que fut le coureur. En mai 1989, Charly Mottet prend la tête du classement FICP et devient numéro un mondial, le premier Français à détrôner l’Irlandais Sean Kelly, qui occupait cette position depuis la création du classement en 1984. Sa carrière compte plus d’une quarantaine de victoires sur route entre 1983 et 1994.
Pourtant, le Tour de France lui a toujours résisté. En 1987, il porte le maillot jaune six jours consécutifs après le contre-la-montre vers le Futuroscope. Il résiste dans les Pyrénées. Il perd le maillot sur les pentes du Mont Ventoux, dans un nouveau contre-la-montre. Pierre Chany titre dans L’Équipe : « Mottet fait son beurre. » Il finit quatrième à Paris. En 1991, il remporte deux étapes consécutives, à Saint-Herblain puis dans les Pyrénées jusqu’à Jaca, remonte en deuxième position au général, avant de céder face à Miguel Indurain et de terminer quatrième à 7 minutes 37 secondes du Navarrais. Deux fois au pied du podium. Jamais sur les Champs-Élysées en tant que vainqueur.
Ses plus grandes victoires, il les a obtenues ailleurs. En octobre 1988, sur le Tour de Lombardie, il se retrouve seul en tête à 100 kilomètres de Milan après la crevaison de son compagnon d’échappée, le Néerlandais Luc Roosen, et franchit la ligne avec 1 minute 40 secondes d’avance sur Gianni Bugno. En 1990, il remporte le Tour de Romandie, puis termine deuxième du Tour d’Italie à 6 minutes 33 secondes de Bugno, vainqueur d’une étape en solitaire. En 1985, 1987 et 1988, il remporte trois fois le Grand Prix des Nations, épreuve reine du contre-la-montre. « Je n’ai jamais trop couru contre nature », a-t-il indiqué à L’Équipe en 2024.
Propre dans un peloton qui ne l’était pas
La réputation de Charly Mottet tient en un mot que les dirigeants de l’UCI n’ont jamais eu de raison de nuancer : intégrité. En octobre 1998, au moment de l’affaire Festina, Le Monde présente sa prise de fonction à la tête de la sélection de France cycliste, poste qu’il occupe de 1997 jusqu’à sa démission en avril 1999, avec cette formulation : « un champion propre à la tête de l’équipe de France cycliste ». Willy Voet, ancien soigneur de l’équipe RMO où Mottet a couru de 1988 à 1992, écrit dans Massacre à la chaîne (1999) : « La venue de Charly Mottet chez RMO avait contribué au rejet du dopage. On peut vraiment dire de Mottet qu’il a été une victime du dopage tout au long de sa carrière. Du dopage des autres. »
Mottet ne nie pas tout. En 2024, il a déclaré avoir expérimenté des amphétamines, sans effet selon lui, et a nommé le moment de sa prise de conscience : « Quand j’ai vu Bjarne Riis jouer les premiers rôles, j’ai vraiment tout compris. » Cette clarté rétrospective est cohérente avec le parcours d’un homme que les institutions du cyclisme ont continûment sollicité, à l’UCI, au Dauphiné, au Canada, précisément parce qu’il n’avait rien à cacher.
Mai 2020 : Eva
Le 1er mai 2020, sa fille Eva Mottet meurt à 25 ans. Ancienne espoir du cyclisme féminin, elle avait terminé sixième du championnat du monde juniors à Valkenburg en 2012 et quatrième du championnat d’Europe juniors en contre-la-montre à Goes la même année. Trois jours après le Mondial de Valkenburg, une chute lourde met fin à sa progression. Elle s’était reconvertie en praticienne en massage à Sallanches, la ville où son père vit encore aujourd’hui. Mottet n’a jamais pris publiquement la parole sur ce deuil. Le monde du cyclisme français a exprimé sa consternation dans les colonnes du Figaro et de plusieurs médias régionaux en mai 2020.
Ce que Mottet dit du Tour sans lui
En juillet 2024, depuis ce canapé dont il parle avec une dérision affectueuse, Mottet a donné à L’Équipe un entretien qui est aussi un bilan de génération. « Les Français ne pensent plus à succéder à Hinault », a-t-il indiqué. « C’est le Tour en lui-même qui est compliqué à gagner. Dès que le vélo est sorti des frontières de l’Europe, c’est devenu plus difficile. »
Sur lui-même et ses contemporains, il a ajouté : « On était tous des enfants d’Hinault, sous la coupe de Cyrille. » Cyrille, c’est Guimard, le directeur sportif de l’équipe Renault-Elf, puis Système U, qui a lancé Mottet en 1983 et formé une génération entière de coureurs français. Mottet n’avait pas le caractère du Blaireau. Il le sait et l’a toujours su. « Je n’avais pas le même caractère que Richard qui aimait la lumière. On ne change pas sa nature profonde. »
Quarante ans après son premier maillot jaune, la France attend toujours un successeur à Bernard Hinault. Charly Mottet, lui, a passé la main, sans bruit, au moment qu’il a choisi, comme s’il avait, une dernière fois, contrôlé sa course.