Agression dans un Transilien, coaching, business : vingt ans après ses titres mondiaux, que devient réellement Eunice Barber, ex figure majeure de l’athlétisme français ?
Le wagon est presque vide quand la rame quitte Franconville, ce lundi 25 mars 2024, un peu avant 23 heures. Dans le Transilien qui file vers Paris‑Nord, une femme de 49 ans s’installe près des portes, sac de sport au pied, visage nu sans maquillage. À quelques sièges de là, un homme de 43 ans, téléphone collé à l’oreille, parle très fort, sous l’effet de l’alcool que constateront les policiers à l’arrivée. La passagère se lève, s’approche, lui demande de parler moins fort, la voix posée, selon les éléments du rapport de police relayés par la presse. Deux coups partent, secs, au visage, avant que le train n’entre en gare du Nord, blessant légèrement la pommette droite de celle qui, vingt ans plus tôt, gagnait des titres mondiaux en athlétisme.
Dans un train de banlieue
Le 25 mars 2024, les caméras de vidéosurveillance et les procès‑verbaux de la brigade des transports enregistrent une agression dans le Transilien H entre Franconville et Paris‑Nord. La victime porte plainte dans la foulée au commissariat de la gare du Nord, après avoir été examinée par les secours pour une contusion à la pommette. L’agresseur présumé, un homme de 43 ans en état d’ébriété, est interpellé sur le quai, placé en garde à vue, puis présenté à la justice, comme l’indiquent les dépêches publiées le lendemain.
Dans ces brèves, un nom réapparaît, accompagné du mot « ancienne » : ancienne championne du monde, ancienne heptathlète, ancienne spécialiste du saut en longueur. Ce nom, Eunice Barber, renvoie à des soirées de championnats du monde à Séville en 1999 ou à Paris en 2003, puis à une garde à vue de 28 heures en 2006, déjà dans un dossier mêlant police, coups et procès. En mars 2024, c’est dans un Transilien que ce nom resurgit, au détour d’un fait divers de banlieue, loin des podiums et des stades à guichets fermés.
Une carte de visite de coach
En 2026, une recherche en ligne sur « Eunice Barber » mène d’abord à un profil professionnel, pas à une vidéo d’archives. Elle y est présentée comme « mental and physical coach, conférencière », installée en Île‑de‑France, et y mentionne un Brevet d’État d’éducateur sportif du 1er degré, un diplôme en préparation physique, un diplôme en préparation mentale et un DESJEPS, diplôme d’État supérieur de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport.
Sur le même profil, elle cite la création de SERTABA WW, décrite comme « multi‑service platform for high level performance », liée à un site de coaching baptisé ufumu‑coaching.com. Sur son site personnel, elle explique « créer une marque de sport qui s’appelle Ufumu » et « une foundation qui s’appelle Move On foundation », ainsi qu’une société de coaching mental et physique, sans davantage de détail sur la taille ou le statut de ces structures. Ces noms ne remplissent pas les rubriques économiques des quotidiens nationaux, mais ils existent, avec des logos, des visuels et une promesse simple : aider à progresser.
Interrogée en 2023 par un quotidien régional, dans le cadre de la course Tout Rennes Court dont elle est marraine, elle décrit un emploi du temps serré. Elle indique avoir « fait du coaching dans un institut de volley‑ball », organisé des « stages d’avant‑saison pour des basketteurs », accompagné individuellement des athlètes féminines et mis en place des séances de groupe à Champigny‑sur‑Marne, en ajoutant qu’elle espère « un jour » s’occuper d’athlètes professionnels. En 2015, lors d’une opération fédérale à Toulon, elle affirme à un quotidien local que c’est « naturel de transmettre » et se dit « capable de faire des championnes ».
Au fil de ces documents publics, se dessine une vie faite de diplômes obtenus après la retraite, de structures en cours de création, de stages de pré‑saison et de séances dans des gymnases ou sur des terrains municipaux. Le nom qui figurait autrefois en tête des bilans de la Fédération Française d’Athlétisme se lit aujourd’hui sur des plaquettes de coaching et des affiches de stage.
Une franchise dans les colonnes
Le 16 juillet 2023, un entretien publié dans la presse régionale met en avant une Eunice Barber préoccupée par la situation de l’athlétisme français. Elle y précise qu’elle ne « suit pas assidûment toutes les compétitions », mais elle émet des jugements tranchés : elle indique que « certains athlètes perdent la tête » et que « certains entraîneurs sont incompétents », des phrases reprises en titre. Elle évoque la difficulté, selon elle, pour les jeunes Français passés par les catégories de jeunes de réussir à confirmer en seniors, en ciblant un problème de continuité.
Quelques mois plus tôt, un article de presse spécialisée la cite lors d’une rencontre organisée par la Maison Régionale de la Performance Île‑de‑France. Elle y estime qu’il faut « impliquer les athlètes » dans les décisions les concernant, en parlant à la fois des fédérations et des structures d’accompagnement. Sa position s’appuie sur un palmarès de double championne du monde et de recordwoman de France, mais aussi sur le regard d’une entraîneure qui côtoie désormais des jeunes dans des clubs et des stages plutôt que dans l’équipe de France.
L’athlète française la plus médaillée de l’histoire des championnats du monde, avec cinq podiums, continue d’être sollicitée par les organisateurs comme marraine d’événements ou figure d’accueil, tout en critiquant ouvertement certaines pratiques du milieu qu’elle a longtemps fréquenté. Ses phrases ne sont pas prononcées dans un livre de souvenirs mais dans la presse régionale et des médias spécialisés, où elle répond sans langue de bois.
Une voix pour le sport africain
Le 5 juillet 2024, un épisode du podcast anglophone The Africa Sports Report est mis en ligne, présenté comme une conversation avec une « former world champion based in France, founder & CEO of Ufumu Sportswear », consacrée à l’entrepreneuriat et au business du sport. Le descriptif mentionne son statut de double championne du monde et de dirigeante de marque, et annonce un échange sur les opportunités de développement du sport africain à l’occasion des Jeux de Paris 2024.
Dans cet épisode, diffusé sur plusieurs plateformes, elle parle en anglais de contrats, de structures d’encadrement, de revenus et d’autonomie des athlètes africains, en insistant sur la nécessité, selon elle, d’« apprendre le business » du sport. La présentation du podcast rappelle qu’elle est née à Freetown, en Sierra Leone, qu’elle a concouru d’abord pour ce pays avant de devenir championne du monde sous maillot français, et qu’elle vit désormais en région parisienne.
Pour des auditeurs qui ne l’ont jamais vue sauter en longueur, elle apparaît avant tout comme une entrepreneuse du sport basée en Europe, née en Afrique, avec un passé de championne du monde en toile de fond. En quelques années, Eunice Barber est ainsi devenue une voix sollicitée à la fois par les organisateurs d’événements français et par des médias africains, sur des sujets qui vont du relais 4 × 100 m aux stratégies de reconversion.
De Freetown à Reims, par un relais scolaire
Pour comprendre ce qu’elle dit aujourd’hui du sport, il faut revenir à Freetown, capitale de la Sierra Leone, au milieu des années 1980. Eunice Claudia Barber y naît le 17 novembre 1974, dans un pays où le sport scolaire est très marqué par l’héritage britannique, peu de temps avant le déclenchement de la guerre civile en 1991. Elle raconte avoir ressenti une première émotion d’athlète lors d’un relais scolaire, quand son équipe, largement distancée, remonte plusieurs concurrentes après son passage en dernière relayeuse.
Au début des années 1990, un diplomate français, Dominique Dufour, alors attaché linguistique à Freetown, la repère lors de compétitions et facilite ses premiers stages en France. En 1992, à 17 ans, elle dispute les Jeux olympiques de Barcelone en heptathlon et en 100 m haies pour la Sierra Leone, terminant 26e du concours combiné, loin des podiums mais avec une première expérience des grandes compétitions.
En 1993, elle rejoint l’Entente Family Stade de Reims Athlétisme (EFSRA), dirigée par Raymond Villain, et s’installe dans la ville de Reims. Elle réside d’abord au CREPS, puis dans un appartement du quartier Croix‑Rouge, apprend le français en achetant des livres et en suivant des cours de comptabilité et d’informatique, tout en enchaînant les séances sur la piste. « J’ai beaucoup lu pour apprendre plus vite le français », a‑t‑elle indiqué dans un portrait vidéo diffusé en 2019.
En 1995, aux championnats du monde de Göteborg, elle se classe quatrième de l’heptathlon avec 6 340 points et bat le record d’Afrique. En 1996, elle termine cinquième des Jeux d’Atlanta, toujours sous les couleurs de la Sierra Leone. Le 3 février 1999, elle obtient la nationalité française, après plusieurs années passées à s’entraîner et à vivre à Reims, et explique ensuite que les conditions d’entraînement sur le continent africain ne lui permettaient pas, selon elle, de réaliser pleinement son potentiel.
Séville : larmes avant le départ
Le 22 août 1999, au stade olympique de Séville, la caméra de télévision s’arrête sur une athlète en larmes dans le couloir du 800 m, la dernière épreuve de l’heptathlon des championnats du monde. Eunice Barber porte ce jour‑là le maillot bleu de la France, qu’elle représente pour la première fois dans un championnat du monde, quelques mois après sa naturalisation. Elle aborde ce 800 m en tête du classement général, devant la Britannique Denise Lewis, et doit terminer la course pour valider un premier titre planétaire pour sa nouvelle sélection.
« J’ai pensé à mes parents qui vivent en Sierra Leone, à tous ceux qui m’ont aidée ici », a‑t‑elle déclaré en sortant du stade, pour expliquer ces larmes versées avant même le coup de feu. Elle termine le 800 m en un peu plus de deux minutes quinze et porte son total à 6 861 points, nouveau record de France, septième performance mondiale de l’histoire à cette date et première médaille d’or française en heptathlon. La même année, elle remporte la Coupe d’Europe, le Décastar de Talence et est élue « championne des champions français » par un quotidien sportif national.
En 2000, à Götzis, elle réalise 6 842 points, meilleure performance mondiale de la saison, ce qui la place parmi les favorites pour les Jeux olympiques de Sydney. Sur place, elle se blesse à la cuisse lors du concours de longueur et doit abandonner en plein heptathlon, laissant la Britannique Denise Lewis remporter le titre. En 2001, aux championnats du monde d’Edmonton, après un 100 m haies couvert en 12 s 78, elle enchaîne trois lancers nuls au poids, qui lui valent un zéro pointé, et renonce à poursuivre, alors qu’elle pouvait viser une nouvelle médaille.
Elle décrira plus tard ces mondiaux d’Edmonton comme « la plus grosse désillusion » de sa carrière, le moment où, selon elle, aucune adversaire ne semblait en mesure de la battre avant cette série de lancers ratés. Pour des jeunes athlètes qu’elle accompagne aujourd’hui, elle cite souvent Séville, Sydney et Edmonton comme trois façons différentes d’affronter la pression : l’exploit, la blessure, puis la faute qui efface tout.
Paris 2003, dernier saut
Le 29 août 2003, au Stade de France, Eunice Barber décroche d’abord la médaille d’argent de l’heptathlon aux championnats du monde de Paris‑Saint‑Denis, derrière la Suédoise Carolina Klüft, avec un total de 6 755 points. Quelques jours plus tard, elle aborde la finale du saut en longueur avec la perspective de remporter un deuxième titre mondial, dans un stade rempli à plus de 60 000 spectateurs.
Après cinq essais, la Russe Tatyana Kotova et la Française occupent les deux premières places avec 6,74 m, Kotova étant devant au bénéfice d’un meilleur deuxième saut. Au sixième essai, Barber recule au bout du couloir, lève les bras et demande au public d’accompagner sa course, geste abondamment commenté dans les reportages de l’époque. Même Kotova, sa concurrente directe, bat la mesure avec ses mains, avant de se détourner pour laisser la Française s’élancer.
Le saut est mesuré à 6,99 m, à deux centimètres de son record national, ce qui lui offre le titre mondial et déclenche une ovation qui reste, vingt ans après, l’un des points forts des archives vidéo de l’athlétisme français. « Les athlètes français se sont surpassés devant leur public », écrit le lendemain un quotidien du soir, qui cite son double podium comme un épisode majeur du bilan tricolore. Quelques jours plus tard, à Monaco, elle porte le record de France du saut en longueur à 7,05 m, record toujours en vigueur en 2026.
En 2005, elle réalise 6 889 points en heptathlon à Arles, meilleur total de sa carrière, et obtient la médaille d’argent aux championnats du monde d’Helsinki, toujours derrière Klüft. En longueur, elle décroche la médaille de bronze, comme l’indiquent les bases de données officielles et les biographies de référence. Le président Jacques Chirac lui adresse alors une lettre de félicitations qui figure dans les archives de l’Élysée. En 2023, la Fédération Française d’Athlétisme célèbre les vingt ans de son titre de Paris 2003 dans une vidéo courte diffusée sur les réseaux sociaux, où l’on revoit ce dernier essai à 6,99 m et ses cris de joie.
Corps cassé, carrière étirée
En parallèle des médailles, le dossier médical d’Eunice Barber s’épaissit au début des années 2000. Dans un entretien accordé en 2003 à la fédération internationale, elle raconte qu’un matin de 2002, vers 9 heures, elle constate que son pied gauche est paralysé, sans cause apparente, ce qui la prive d’appuis pendant plusieurs semaines. Elle enchaîne les examens, reprend peu à peu l’entraînement avec le coach américain Bob Kersee et explique alors qu’elle se prépare « patiemment » pour les championnats du monde de Paris.
En août 2006, aux championnats d’Europe de Göteborg, elle abandonne l’heptathlon après une contracture à la cuisse gauche, alors qu’elle occupait encore une place de tête. En août 2007, aux Mondiaux d’Osaka, elle renonce à l’heptathlon, ne participe qu’au concours de longueur, où un saut à 6,51 m ne suffit pas pour rejoindre la finale. Le 26 août 2007, un quotidien national annonce qu’elle doit être opérée du genou droit, mentionne un arrêt de plusieurs mois et pose ouvertement la question de la suite de sa carrière.
Elle ne parvient pas à réaliser les minima de longueur pour les Jeux de Pékin en 2008, malgré plusieurs concours autour de 6,42 m, et ne figure pas dans la sélection olympique française. En 2009, elle confie, dans une longue interview, qu’elle envisage le bobsleigh comme une nouvelle piste, expliquant qu’elle aime « saisir les opportunités » et qu’elle ne se voit pas cantonnée à un seul domaine. En 2010, elle officialise sa retraite d’athlète, après une carrière internationale débutée en 1992, et participe encore à quelques concours en salle en 2013, avec des sauts à plus de 6,50 m à 39 ans.
Garde à vue et amende
Le 18 mars 2006, en fin d’après‑midi, Eunice Barber est arrêtée par la police alors qu’elle circule en voiture avec sa mère et son neveu près du Stade de France, dans une voie provisoirement fermée. Selon elle, des gifles et des coups sont alors portés, et elle mord deux policiers pour protéger, dit‑elle, son corps, qu’elle considère comme son « outil de travail ». Selon les agents, elle refuse d’obtempérer, fonce avec son véhicule sur l’un d’eux et les mord volontairement au bras.
Elle passe 28 heures en garde à vue, est mise en examen, puis dépose plainte pour violences et propos racistes, citant notamment une phrase qu’elle attribue à un policier, « c’est comme ça que ça se passe dans le 93 pour les Blacks ». Les enquêtes et l’instruction débouchent sur des non‑lieux concernant ses plaintes, tandis que le tribunal correctionnel de Bobigny la condamne à 5 000 euros d’amende, en décembre 2008, pour outrage, rébellion et refus d’obtempérer.
Lors de l’audience, elle apparaît très affectée, selon les comptes rendus de l’époque. « Cette affaire m’a bousillée », a‑t‑elle déclaré, en évoquant les conséquences de cet épisode sur sa vie et sa fin de carrière. Elle annonce dans un premier temps son intention de faire appel, puis y renonce, estimant que la procédure la fatigue et qu’elle risque, selon ses mots rapportés par la presse, de « ne jamais en sortir ».
En 2008, alors que se discutent les questions de boycott des Jeux de Pékin pour des raisons de droits humains, elle affirme dans un entretien que la France, « où l’on torture des Noirs et des Arabes », ne peut pas donner de leçons à la Chine, en référence explicite à sa garde à vue de 2006. Ce propos, qui choque une partie de l’opinion sportive, s’inscrit pour elle dans une lecture de son propre dossier judiciaire et dans un rapport conflictuel avec l’institution policière.
« Capable de faire des championnes »
Après sa retraite, elle suit une formation en infographie et webdesign dans un centre de formation professionnelle et construit un site personnel où elle présente des créations graphiques et des montages vidéo, à côté de photos de sa carrière. Elle multiplie les interventions lors d’événements destinés au grand public ; en 2015, lors d’un « Défi Athlé » à Toulon, elle encadre des ateliers destinés à des jeunes licenciés et parle avec les familles.
« Pour inspirer les jeunes, il faut des anciens champions », a‑t‑elle indiqué ce jour‑là à un journaliste, en ajoutant qu’elle se sait « capable de faire des championnes ». Elle dit y trouver une forme de continuité avec sa vie d’athlète, où la gestion du quotidien, des blessures et de la motivation occupait déjà la majeure partie du temps.
Son activité de coaching, structurée autour de SERTABA WW et des projets Ufumu et Move On Foundation, lui permet de proposer des programmes qui combinent préparation physique, préparation mentale et accompagnement individualisé, aussi bien à des groupes amateurs qu’à des athlètes en devenir, dans la mesure où ces structures se développent. Dans le podcast africain mis en ligne en 2024, elle explique qu’elle veut « aider les jeunes à comprendre que la carrière sportive ne se résume pas aux médailles » et insiste sur l’importance de préparer l’après‑carrière pendant qu’elle se joue encore.
Dans le train de Franconville, le 25 mars 2024, quand elle demande à un homme ivre de baisser la voix, elle n’invoque ni son palmarès ni ses fonctions d’ambassadrice. Elle réagit comme une passagère d’un soir, qui a passé sa vie à entrer dans le couloir d’un 800 m, dans une salle d’audience ou dans un studio de radio avec la même habitude : dire quelque chose, et accepter ce qui en découle.