Que devient Thomas Voeckler ?

05/07/2026

Thomas Voeckler dirige l’équipe de France depuis 2019. Son bilan : douze médailles internationales. Sa méthode : la même que sur un vélo, l’offensive d’abord.

Mouilleron-le-Captif, Vendée. Le 19 avril 2026, Thomas Voeckler a lancé chez lui la quatorzième édition du challenge cycliste qui porte son nom, des courses pour U15 et U17, cinq manches jusqu’en septembre, finale prévue à La Chaize-le-Vicomte. Pas de caméra de France Télévisions, pas de maillot arc-en-ciel en vitrine. Juste des gamins en vélo sur les routes de son village. Depuis six ans, il est aussi le sélectionneur le plus titré de l’histoire récente du cyclisme français, deux Championnats du monde, un titre européen, un podium olympique. Il a changé de rôle. Il n’a pas changé de méthode.

Imola, le plan secret

Le 27 septembre 2020, à Imola, le peloton des Championnats du monde roule depuis plusieurs heures sous une pluie battante quand la Belgique de Wout van Aert décide de prendre le contrôle de la course. Ce n’est pas un hasard. C’est exactement ce que Thomas Voeckler avait prévu.

La diversion avait été pensée dans ses moindres détails : envoyer un coureur tricolore en avant pour forcer les Belges à travailler, épuiser van Aert, laisser Julian Alaphilippe en embuscade. Le plan avait même intégré une variable : Valentin Madouas avait suggéré de déclencher la première offensive plus tôt que prévu, ce que Voeckler avait accepté, avant de revenir au scénario initial après discussion avec le capitaine de route Rudy Molard. Alaphilippe a gagné. Van Aert a terminé dixième.

Quelques minutes après l’arrivée, au micro de France Télévisions, Voeckler a dit deux phrases : « Je suis très très très fier des gars. Il n’y a qu’une seule tactique qui marche, c’est celle qu’on gagne. » Six mots pour résumer ce qu’il a mis des années à construire sur un vélo, et quelques mois à transposer dans un rôle de sélectionneur.

« Quand j’ai pris le poste en 2019, mon ambition était simple : transposer ma manière de faire quand j’étais coureur », a-t-il déclaré en septembre 2024. « Je tiens à garder cet état d’esprit, à savoir l’offensive. Cela ne marche pas toujours, mais ça marche parce qu’on tente le coup. Prendre le risque de perdre pour gagner, tout en restant cohérent. »

Douze médailles en six ans

Thomas Voeckler a pris la tête de la sélection nationale le 30 juin 2019, à 40 ans, sans expérience de directeur sportif d’équipe professionnelle. Six ans plus tard, en mai 2026, il est toujours en poste.

Le bilan : douze médailles dans les grandes compétitions internationales. Deux titres mondiaux consécutifs avec Julian Alaphilippe, à Imola en 2020 puis à Louvain en 2021, la France n’avait plus remporté l’arc-en-ciel depuis Laurent Brochard à Saint-Sébastien en 1997. Un titre européen pour Christophe Laporte en 2023. Et aux Jeux Olympiques de Paris 2024, une médaille d’argent pour Valentin Madouas et une de bronze pour Christophe Laporte, les premières médailles françaises sur la course en ligne masculine aux Jeux depuis l’argent d’Arnaud Geyre à Melbourne en 1956.

Avant les Championnats du monde 2025 à Kigali, Voeckler a déclaré : « Je n’ai pas peur de dire qu’on y va pour gagner le titre. » L’équipe de France est revenue sans médaille sur la course hommes, Pogacar s’est imposé en solitaire, mais Paul Seixas a décroché le bronze aux Championnats d’Europe 2025, disputés en Drôme-Ardèche, derrière Pogacar et Evenepoel. En novembre 2025, dans un entretien à Cyclism’Actu, Voeckler a posé son regard sur la saison à venir : « Si certains franchissent ce palier pour devenir des outsiders réguliers, voire plus, on vivra une belle saison. Une saison 2026 plus ouverte, plus indécise : ce serait parfait. » Il citait notamment Romain Grégoire et Kévin Vauquelin.

Sur l’équipe, la règle est une. En octobre 2025, interrogé sur la chaîne L’Équipe après des questions autour du rôle de Julian Alaphilippe, Voeckler a mis les choses à plat : « Il n’y a pas le droit d’avoir ne serait-ce que 1% d’intérêt personnel quand on vient en équipe de France. C’est l’intérêt de l’équipe de France qui prime. » Il a ajouté, en référence aux Alaphilippe et Laporte des grandes années : « S’il y a des mecs comme eux qui ont été capables de se sacrifier pour d’autres, j’aime autant vous dire que ce ne sont pas les petits jeunes, aussi talentueux soient-ils, qui vont penser à leur gueule. »

Le vélo, à l’automne 1992

Thomas Voeckler est né le 22 juin 1979 à Schiltigheim, dans le Bas-Rhin. À six ans, ses parents, psychiatre et médecin-anesthésiste, s’installent en Martinique, à Tartane, sur la presqu’île de La Caravelle. Son père est passionné de voile. La famille a traversé l’Atlantique trois fois. Thomas grandit là-bas, joue au football, fait du judo, apprend le créole. Les autres enfants l’appellent Ti-Blanc.

À l’automne 1992, son père lui rapporte de métropole un vélo haut de gamme. Quelques semaines plus tard, ce même père part seul sur son bateau pour une traversée. Il disparaît en mer et ne sera jamais retrouvé. Thomas a treize ans.

« C’est aussi l’année où j’ai commencé le vélo », a-t-il déclaré à France 3 en 2024. Un peu plus tôt, dans l’émission L’Échappée diffusée en mars 2025, il avait ajouté : « Mon père a disparu en mer. Pendant très longtemps, j’ai pédalé… »

Il ne développe pas. Il n’en a pas besoin.

À dix-sept ans, il revient en métropole pour ses études. Il passe un BTS de vente et rejoint Vendée U, la structure amateur dirigée par Jean-René Bernaudeau. Il ne quittera plus jamais cet homme : de l’équipe amateur Bonjour en 2001 jusqu’à Direct Énergie en 2017, seize ans de carrière professionnelle sous les mêmes couleurs, dans le même département.

2004 : le maillot jaune arraché pour 22 secondes

Le 8 juillet 2004, Voeckler a 24 ans et vient de remporter le titre de champion de France sur route à Pont-du-Fossé, dans les Hautes-Alpes. Il est maillot bleu-blanc-rouge depuis quelques jours à peine quand il s’immisce dans l’échappée de la 5e étape, entre Amiens et Chartres. L’équipe US Postal de Lance Armstrong laisse partir le groupe. Voeckler prend le maillot jaune à Chartres avec plus de douze minutes d’avance au général.

Ce qui suit dure dix jours. Et le 17 juillet, sur le plateau de Beille, dans les Pyrénées, tout le monde s’attend à ce que ça s’arrête. Les 5 minutes et 24 secondes d’avance dont il dispose au départ de Lannemezan paraissent dérisoires face à un Armstrong déchaîné. « Il n’y avait pas beaucoup de monde pour miser sur moi ce matin. Même pas moi d’ailleurs », a déclaré Voeckler au soir de l’étape.

Sur les pentes du plateau de Beille, il est lâché par les favoris à plusieurs reprises. À chaque fois, il revient. Dans la dernière ascension, il concède 4 minutes et 42 secondes à Armstrong. Il sauve son maillot pour 22 secondes. Lance Armstrong, dans l’oreillette de son équipe, a dit en français : « Chapeau ».

Voeckler, lui : « Je ne suis pas un physique à toute épreuve, mais je me suis sorti les tripes dans la dernière ascension. Je suis surpris de conserver le maillot jaune. Ça venait du cœur. »

Il portera le jaune dix jours consécutifs. La France a un nouveau héros. Il n’a pas gagné le Tour.

2011, 2012 : deux éditions pour aller encore plus loin

Sept ans après Beille, Thomas Voeckler remet le maillot jaune sur les épaules. Le 10 juillet 2011, après la 9e étape, il prend le maillot. Cette fois, il n’est plus le même coureur. Il a préparé le Giro au printemps pour construire son fond de forme. À la veille de la dernière semaine alpine, il dispose de 1 minute et 49 secondes d’avance sur Frank Schleck. Le Monde titre : « Le Tour s’emballe pour Thomas Voeckler ».

Le 21 juillet, au Galibier, il sauve à nouveau sa place de leader, résistant au tempo d’Alberto Contador, préservant 15 secondes sur Andy Schleck. Le lendemain, sur la route de l’Alpe d’Huez, 19e étape, les jambes refusent. Il cède, ne peut plus suivre les deux meilleurs grimpeurs de la course. Il termine 4e à Paris, à 3 minutes et 20 secondes du vainqueur Cadel Evans. Meilleur résultat d’un Français depuis Bernard Hinault en 1985.

Vingt ans plus tard, dans un entretien à Ouest-France en juillet 2025, il a dit : « J’y ai cru après coup. Mais pendant le Tour, j’y ai jamais vraiment cru. »

L’année suivante, en 2012, il revient sur le Tour et gagne deux étapes. Il repart avec le maillot à pois de meilleur grimpeur. Lui, le coureur de baroud, le spécialiste des grandes échappées, meilleur grimpeur du Tour de France. L’entraîneur légendaire Cyrille Guimard avait dit de lui, quelques années avant : « Guimard a eu Hinault, j’ai eu Voeckler, j’en suis fier. »

Au total, sur l’ensemble d’une carrière qui s’étend de 2001 à 2017 : 15 Tours de France, 20 jours en maillot jaune, 2 titres de champion de France sur route, 4 victoires d’étapes sur la Grande Boucle, 59 victoires professionnelles.

La Vendée, de gré et de cœur

Thomas Voeckler vit à Mouilleron-le-Captif. C’est là que la première manche du Challenge 2026 s’est tenue le 19 avril. C’est là qu’il a gagné en 2010, à quelques dizaines de kilomètres, à Chantonnay, le titre de champion de France qui lui tient le plus à cœur.

« Si j’avais à choisir ma plus belle victoire en tant que cycliste, je cocherai en premier mon succès aux championnats de France à Chantonnay en 2010. Devant une foule vendéenne qui s’était déplacée en masse pour nous supporter », a-t-il déclaré en janvier 2025. Pas un Mondial. Pas un Tour. Un titre national, sur des routes qu’il connaît, devant un public qu’il a choisi.

Il parle de la Vendée avec une précision qui n’appartient qu’aux gens qui ont décidé d’appartenir quelque part. « Je dis toujours que c’est mon département d’adoption. La Vendée regorge de valeurs qui me ressemblent. Celles du travail et de l’ambition, mais aussi de l’humilité. »

La Martinique, elle, n’est pas un passé. Sa mère y vit encore. Il y retourne. Le créole, il le parle couramment. Deux territoires. Deux formations. Un homme qui a construit son identité entre deux rives, et qui a fini par choisir les routes plates du bocage vendéen pour poser ses sacoches.

« On ne chope plus de mecs »

En mars 2025, Thomas Voeckler a accordé un entretien à Winamax TV, repris et largement rediffusé au printemps 2026 quand une nouvelle vague de soupçons a traversé le peloton professionnel. Il a posé la question que peu osent formuler depuis les affaires des années 2000 : « Vous ne m’entendrez jamais dire qu’il n’y a pas de dopage dans le peloton. Et vous ne m’entendrez jamais affirmer qu’un tel est dopé, parce que je n’ai pas d’éléments. Mais je ne vais pas vous cacher que ce qui m’inquiète un peu, c’est que depuis quelques années on ne chope pas de mecs. »

Sur les budgets des équipes qui ont explosé, il a dit : « J’ai du mal à croire que tout le monde se soit dit : « ce n’est pas bien de se doper ». »

Ces déclarations ne font pas de lui un militant. Elles font de lui quelqu’un qui nomme ce que d’autres taisent.

Sur Tadej Pogacar, il a été tout aussi direct en novembre 2025 : « Le suspense est souvent limité quand Pogacar est présent. Cela pousse certains coureurs à éviter les courses où il est présent. »

Consultant sur la moto de France Télévisions depuis 2018, huitième Tour en 2025, il a dit en juillet 2025 ne pas savoir ce qu’il ferait l’année suivante : « Ce sera peut-être les mêmes fonctions qu’aujourd’hui, ce sera peut-être différent. » Il a aussi expliqué pourquoi il préfère la moto à la cabine : « Je suis au départ, je prends la température, je suis dans l’ambiance. Je comprends ce que les coureurs ressentent. »

Sur son profil X, ouvert depuis 2012, il se présente en trois lignes : ex-coureur cycliste pro. Consultant média. Manager de l’équipe de France de cyclisme sur route. Dans cet ordre.

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Journaliste sportif depuis 2015, Thomas Moreau est spécialisé dans le cyclisme et le hand.

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