Björn Borg a quitté le tennis à 25 ans avec 11 Grand Chelem. Dans Heartbeats, il raconte pour la première fois ce qui s’est passé après : dettes, cocaïne et lutte acharnée contre le cancer.
La caméra est fixe, le décor sobre, et Björn Borg regarde l’objectif sans détour lors d’un passage à la BBC diffusé le 18 septembre 2025. Il répète alors les mots prononcés par son médecin après des examens menés en 2023 : « Il m’a dit que c’était vraiment, vraiment grave. » Le livre vient de paraître en anglais chez Sphere, imprint de Little, Brown Book Group au Royaume-Uni. À 69 ans, l’ancien numéro un mondial livre pour la première fois un récit personnel de cette ampleur.
Heartbeats est publié en septembre 2025. Le livre ne se limite pas au souvenir d’une carrière arrêtée trop tôt : il expose un cancer de la prostate diagnostiqué en septembre 2023, une opération en février 2024 et une rémission en cours au moment de la promotion du livre. À l’Associated Press, Borg a indiqué : « J’ai maintenant un nouvel adversaire, le cancer », avant d’ajouter qu’il le combattrait « comme si c’était la finale de Wimbledon ». La phrase compte parce qu’elle vient d’un homme qui, pendant des décennies, n’a presque rien livré de lui-même en public.
Sur la BBC, il a aussi précisé qu’il vivait désormais « day by day, year by year » et qu’il se soumettait à des contrôles réguliers. L’information médicale est neuve, mais le fait le plus fort est ailleurs : Borg accepte enfin de raconter ce qui s’est passé après les trophées.
Le livre
L’autobiographie avance par blocs, et l’un des plus durs concerne les années qui suivent sa retraite sportive. Borg y décrit une dépendance à la cocaïne, à l’alcool et aux médicaments installée après son retrait du circuit. Dans le même mouvement, il revient sur un épisode survenu en 1996 aux Pays-Bas, lorsqu’il s’effondre avant un match vétérans. La phrase retenue par plusieurs médias européens est brève : « J’avais honte comme un chien. »
La chute est aussi financière. En 1989, sa société de mode s’effondre, et la presse internationale raconte alors le délitement rapide d’une entreprise bâtie autour de son nom. En octobre 1996, Le Monde rapporte que l’ancien champion se dit ruiné et ne déclare aucun revenu au fisc suédois. L’après-carrière de Borg n’a donc pas d’abord été un long retour au premier plan : elle a été une suite de disparitions, de dettes et de rechutes documentées.
Le livre contient aussi une phrase sur le dopage, prononcée au moment de sa promotion médiatique en septembre 2025. Borg a déclaré savoir « de source sûre » que certains joueurs de sa génération prenaient des substances interdites, sans donner de noms. Là encore, il ne développe pas. Il pose un fait, puis se tait.
Södertälje
Björn Rune Borg naît le 6 juin 1956 à Stockholm et grandit à Södertälje, au sud-ouest de la capitale suédoise. L’histoire fondatrice de sa vocation tient dans un objet précis : une raquette gagnée par son père lors d’un tournoi de tennis de table. L’enfant commence ensuite à taper la balle contre un mur. Ce détail a traversé les biographies parce qu’il dit quelque chose du décor initial : pas de folklore mondain, pas de club aristocratique, pas de lignée sportive organisée autour du tennis.
À 13 ans, il est repéré par Lennart Bergelin, qui devient son entraîneur et le reste pendant toute sa carrière. À 15 ans, il joue déjà en Coupe Davis pour la Suède. Le calendrier est précoce, presque brutal. Borg n’entre pas dans le tennis par capillarité sociale : il y entre vite, et presque en force.
Cette origine compte aussi pour comprendre le personnage public qu’il construit ensuite. Borg n’arrive pas sur le circuit avec le langage de la confession ni avec le goût des apartés médiatiques. Très tôt, son rapport au monde passe par le geste, par la répétition, par le match.
Wimbledon 1973
Le 28 juin 1973, Wimbledon enregistre 27 000 billets vendus pour un match du troisième tour impliquant un adolescent suédois de 17 ans, opposé à Karl Meiler. Cette édition du tournoi se joue dans un contexte singulier : une grande partie des meilleurs joueurs boycottent le tableau à la suite de l’affaire Nikola Pilic. Dans l’espace ainsi libéré surgit Borg, cheveux blonds, bandeau et jeu de fond de court inhabituel sur gazon.
Le phénomène sort immédiatement du cadre sportif. Les organisateurs déplacent l’un de ses matches de double sur un court plus grand par crainte d’un mouvement de foule. La presse britannique forge des mots comme « Borgmania » et « Borgasm ». Borg raconte plus tard au Guardian que des centaines de jeunes filles l’attendaient à l’hôtel, criaient son nom et cherchaient à le toucher. Il ajoute : « C’était comme si j’étais une pop star. Le tennis n’avait jamais rien vu de pareil. »
Le tournoi, lui, s’arrête en quart de finale. Le nom, en revanche, circule déjà bien au-delà du tennis. Avant d’avoir construit tout son palmarès, Borg est devenu un visage mondial.
Les titres
En juin 1974, à 18 ans, Borg remporte Roland-Garros pour la première fois face à Manuel Orantes en cinq sets, 2-6, 6-7, 6-0, 6-1, 6-1. Il gagne ensuite le tournoi parisien six fois entre 1974 et 1981. Le 21 décembre 1975, à Stockholm, il bat Jan Kodes 6-4, 6-2, 6-2 et offre à la Suède sa première Coupe Davis. Ces victoires fixent vite le cadre : Borg n’est pas seulement un phénomène de célébrité, il produit des résultats que très peu de joueurs de son époque atteignent.
De 1976 à 1980, il remporte cinq fois de suite Wimbledon. Le sommet de cette séquence reste la finale du 5 juillet 1980 contre John McEnroe. Borg gagne le match 1-6, 7-5, 6-3, 6-7, 8-6. Dans le quatrième set, McEnroe remporte un tie-break de 34 points, 18-16, en 22 minutes de jeu, sauvant cinq balles de match dans le seul tie-break, sept au total dans le set. Après la balle de match du cinquième set, Borg tombe à genoux sur le gazon.
Son palmarès final reste l’un des plus ramassés et des plus denses du tennis moderne : 11 titres du Grand Chelem, 64 titres ATP et 109 semaines à la première place mondiale. Son ratio de victoires, 639 succès pour 130 défaites soit 83,09%, demeure une référence statistique de l’ère Open. À cette période, son silence et son contrôle en match nourrissent le surnom d’« Ice Borg ». Des décennies plus tard, il explique encore que le court était le seul endroit où il se sentait vraiment bien.
Janvier 1983
L’US Open 1981 constitue la vraie ligne de rupture sportive. Borg y perd une nouvelle finale contre McEnroe, puis quitte l’enceinte sans assister à la cérémonie de remise des prix, en empruntant une sortie de service. Il ne rejouera plus jamais un tournoi du Grand Chelem après cette date. C’est pour cela que plusieurs biographies récentes écrivent qu’il s’est retiré des grands tournois à 25 ans.
Le communiqué officiel, lui, arrive plus tard. Le 23 janvier 1983, Borg annonce sa retraite du tennis de compétition. Il a alors 26 ans. Le texte diffusé à l’époque explique qu’il a perdu la motivation nécessaire pour se consacrer au tennis à 100%. John McEnroe dira ensuite qu’il avait d’abord cru à une plaisanterie lorsqu’il a entendu Borg parler d’arrêter.
En 1991, Borg tente pourtant un retour. Il joue avec une raquette en bois dans un tennis passé au graphite. Les résultats sont mauvais et l’expérience s’arrête en 1993. Dans un entretien au Guardian en 2007, il résume lui-même la tentative en une phrase : « Je ne peux pas expliquer, sinon que je voulais rejouer. C’était de la folie. »
En décembre 2025, dans Marca, il revient sur la décision initiale. Il la qualifie de « décision stupide » et dit avoir souvent cherché à comprendre pourquoi il avait quitté si tôt la vie qu’il connaissait. Ce regret tardif donne un autre relief au reste : Borg n’a pas seulement quitté le tennis, il a aussi quitté trop vite le seul cadre dans lequel il tenait.
Le relais
Le nom Björn Borg n’a pourtant jamais disparu des vitrines. La société suédoise Björn Borg AB, cotée à Stockholm, publie pour l’exercice 2025 un chiffre d’affaires net de 1 043,9 millions de couronnes suédoises, en hausse de 5,5%, et un bénéfice net de 92,1 millions, en progression de 26,7%. Le directeur général Henrik Bunge parle alors du meilleur quatrième trimestre depuis onze ans de mandat. Pendant que l’homme restait rare, la marque continuait à prospérer.
À partir de 2017, Borg reprend aussi une place visible dans le tennis mondial à travers la Laver Cup. La compétition lui confie le rôle de capitaine de l’équipe Europe, face à John McEnroe pour l’équipe Monde. Il occupe cette fonction de la première édition, à Prague en 2017, jusqu’à Berlin en 2024, où la relève est officiellement assurée par Yannick Noah et Andre Agassi.
Au printemps 2025, Borg réapparaît encore à Barcelone, en invité d’honneur de l’ATP 500. C’est là qu’il formule son regret sportif le plus net : ne jamais avoir remporté l’US Open malgré quatre finales perdues à Flushing Meadows. Quelques mois plus tard, Heartbeats met bout à bout ce que son image publique avait longtemps séparé : les titres, la fuite, la maladie, les dettes, les excès et la survie. Le nom Borg était resté partout ; l’homme, lui, n’avait recommencé à parler qu’en 2025.