En National 2 avec 10 500 spectateurs par match : les ultras bordelais incarnent une fidélité sans équivalent dans le football français.
10 500 spectateurs par match en quatrième division, pour un club en redressement judiciaire, dans un championnat où la moyenne d’affluence dépasse rarement le millier. Le chiffre est suffisamment éloquent pour que la question posée en titre ne relève pas de la provocation, mais d’un constat documenté. Les Girondins de Bordeaux végètent en National 2 depuis août 2024 — et leurs tribunes font honte à des clubs de Ligue 1.
10 000 spectateurs en National 2 : un phénomène sans équivalent en France
Lors de la saison 2024-2025, le Matmut-Atlantique affiche une moyenne de 10 598 spectateurs par rencontre à domicile, soit dix fois le niveau du deuxième club le plus suivi du groupe, Les Herbiers, crédité d’environ 1 300 entrées. Le record de la saison est établi contre Saint-Malo, avec plus de 16 000 présents dans les travées.
La saison suivante confirme la tendance sans fléchissement. Le premier match à domicile contre Avranches, le 16 août 2025, attire 11 953 spectateurs. La huitième journée face à La Roche-sur-Yon en réunit 11 600. La moyenne se stabilise autour de 10 500, pour une jauge volontairement limitée à 12 000 ou 18 000 places selon les rencontres, et plus de 6 300 abonnés à l’année.
Résultat : Bordeaux pointe à la 22e affluence de France toutes divisions confondues, devançant plusieurs clubs de Ligue 2 et de Ligue 1 depuis la quatrième division du football français. Ce n’est pas de la nostalgie passive. C’est une mobilisation active, organisée, renouvelée match après match.
Les Ultramarines, 39 ans d’une histoire forgée dans l’adversité
Pour comprendre cette résilience, il faut remonter à 1985. Cette année-là, la double confrontation européenne entre les Girondins et la Juventus de Turin révèle aux supporters bordelais une culture ultra qu’ils ne connaissaient pas : les sciarpata, les drapeaux, la ferveur bouillante du Stadio Comunale. Le déclic est immédiat. Le 5 août 1986, lors d’un match Bordeaux-Metz, une bâche estampillée « Ultramarines » apparaît pour la première fois dans la latérale sud du Parc Lescure. Les statuts de l’association sont déposés en préfecture en juin 1987. Dès la première saison, 300 adhérents rejoignent le groupe.
Les débuts sont loin d’être une promenade. Claude Bez, président emblématique et autoritaire du FCGB, décrète la chasse aux ultras et interdit bâches et écharpes dans le stade. En 1990, une scission interne donne naissance aux Blue Devils, qui deviendront les Devils Bordeaux. La relégation administrative en Division 2 par la DNCG en 1991-1992 réduit les Ultramarines à une quarantaine de membres. Le noyau tient.
La structuration vient en 1994, avec la fondation du Collectif Virage Sud entre Ultramarines et Devils. L’épopée européenne de 1996 marque un tournant : victoire 3-0 contre le Milan AC en quart de finale de la Coupe UEFA, finale contre le Bayern Munich, 5 000 supporters acheminés à Munich par train et avion, tifos grandioses à chaque étape. Les titres de champion de France 1999 — décroché à la dernière seconde au Parc des Princes — et 2009, devant un parcage en fusion à Caen, cimentent une légende collective. Après la dissolution des Devils en novembre 2006, les Ultramarines deviennent l’unique moteur du Virage Sud et revendiquent aujourd’hui environ un millier de membres actifs et quelque 4 000 sympathisants.
« Nous l’accompagnerons même en enfer » : la fidélité comme identité
Le 15 août 2024, au lendemain de la confirmation de la rétrogradation en National 2, les Ultramarines publient un communiqué dont une phrase résume tout : « Ce club, nous l’aimons et nous lui avons promis lors de ses heures de gloire : nous l’accompagnerons même en enfer. Et c’est ce que nous allons faire. »
Ce n’est pas la première fois que le groupe est mis à l’épreuve. Le 9 mai 2015, pour le dernier match au Parc Lescure avant le déménagement au Matmut-Atlantique, les Ultramarines organisent un rassemblement de 8 000 supporters place de la République, avant un cortège vers le stade en présence de Marius Trésor, Lizarazu, Battiston et Giresse. En juillet 2022, face à une première menace de rétrogradation administrative, ils mobilisent plus de 2 000 personnes dans les rues de Bordeaux pour une « marche pour la survie », à laquelle participent le maire Pierre Hurmic, son prédécesseur Nicolas Florian et plusieurs anciens joueurs.
En août 2024, après la descente en N2, les ultras lancent un appel à la mobilisation pour soutenir l’équipe réserve au stade Stéhélin, tout en exigeant des comptes au propriétaire Gérard Lopez. Une levée de fonds des Socios récolte près de 80 000 euros. Lors de la saison 2024-2025, les Ultramarines et la North Gate organisent conjointement des bus gratuits pour accompagner l’équipe en déplacement en province.
Ce jumelage historique avec les Magic Fans de Saint-Étienne, scellé en juin 1992, illustre aussi une certaine conception du supportérisme. Né lors de tournois inter-supporters au tournant des années 1990 sur une convergence de valeurs communes, il perdure depuis plus de trente ans malgré tous les aléas sportifs des deux clubs. En décembre 2023, un tifo aux couleurs alternées vert et bleu marine célèbre cette fraternité en Ligue 2, un membre des Magic Fans déclarant que cette amitié est devenue « viscérale ».
Un supportérisme citoyen qui dépasse largement le cadre du stade
Ce qui distingue les Ultramarines dans le paysage ultra français ne se joue pas uniquement en tribune. Le sociologue Sébastien Louis, spécialiste du mouvement ultra, le formule ainsi lors d’une conférence en novembre 2018 : « La spécificité des ultras à Bordeaux, c’est leur engagement antiraciste. Ils sont aussi engagés sur le plan social, ils participent à des maraudes et récoltent de l’argent pour des bonnes causes. Car être Ultramarine, ce n’est pas uniquement aller au stade et aller en déplacement, c’est participer à une vie de groupe. »
Concrètement, le groupe vient régulièrement en aide aux migrants, notamment aux Sahraouis très présents à Bordeaux, organise des distributions de repas depuis son local et collecte des jouets avant Noël. Les Ultramarines se définissent comme « humanistes », généralement positionnés comme antifascistes et régionalistes. Sébastien Louis souligne par ailleurs une particularité sociologique rare dans le milieu ultra : « On a une mixité sociale qui est très forte, particulièrement dans la tribune des Ultras, où on va retrouver la jeunesse de Bordeaux, aussi bien des jeunes des quartiers populaires que ceux des quartiers huppés. »
Leur combat contre la marchandisation du football s’inscrit dans la durée. En 2008, ils participent aux manifestations simultanées à Nice et Lens contre la répression croissante. En novembre 2017, la banderole « Supporters, pas criminels » est déployée dans le Virage Sud dans le cadre d’une opération nationale coordonnée par l’Association Nationale des Supporters. Un membre historique résume leur philosophie dans la Revue Far Ouest : « On ne peut pas accepter d’avoir à la tête du club des mecs contre qui on se bat au quotidien. Les mecs ne doivent pas oublier que les Girondins, c’est du bleu marine et du blanc. »
Les tensions internes, l’angle mort du tableau
L’image des ultras bordelais comporte une face moins lumineuse. En avril 2023, un second groupe, la North Gate, voit le jour dans le Virage Nord, réunissant des supporters qui ne se reconnaissent pas dans les Ultramarines. Les frictions sont immédiates, entraînant dès l’été 2023 des arrêtés préfectoraux d’interdiction de déplacement.
Les affrontements s’aggravent en 2024. Le 24 février, les deux camps se battent violemment après Bordeaux-Guingamp. Rebelote le 30 mars, avant Bordeaux-Paris FC. Le préfet de Nouvelle-Aquitaine, Étienne Guyot, reçoit les deux groupes en présence de la procureure de la République Frédérique Porterie, avec menace explicite de dissolution des associations et de huis clos total. En décembre 2024, après qu’un policier est blessé lors de nouveaux affrontements, la préfecture pose un ultimatum : des engagements écrits et publics exigés avant le 17 décembre. Un pacte de non-agression est finalement signé sous tutelle préfectorale.
Ces incidents s’inscrivent dans un contexte national tendu. Selon le ministère de l’Intérieur, 910 interpellations ont été réalisées en marge de matchs de football professionnel sur l’ensemble de la saison 2024-2025, soit une hausse de 26,7% par rapport à la saison précédente. Trois groupes de supporters ont été dissous — deux à Saint-Étienne, un au Paris FC. Les Ultramarines et la North Gate ne figurent pas parmi eux à ce stade, mais l’avertissement préfectoral reste dans les mémoires.
Bordeaux face à Marseille, Lens et Saint-Étienne : qui l’emporte selon quel critère ?
Le débat sur les « meilleurs supporters de France » ne peut se réduire à un seul étalon. L’OM domine sur le volume brut et l’intensité spectaculaire : le Vélodrome affiche régulièrement plus de 60 000 spectateurs en Ligue 1, dans une ville où le football est une religion civile. Lens impressionne par sa densité : un taux de remplissage de 98% au stade Bollaert, dans un bassin minier qui a transformé le supportérisme en héritage générationnel. Saint-Étienne, avec ses Magic Fans et ses Green Angels, accumule une histoire de descentes et de remontées qui forge une loyauté profonde.
Bordeaux ne rivalise avec aucun de ces clubs sur le volume absolu. Mais sur un critère précis — la fidélité maintenue dans une adversité institutionnelle et sportive extrême — la comparaison devient intenable pour les concurrents. Aucun grand club français n’a jamais maintenu un tel niveau de soutien populaire en quatrième division, dans un stade moderne, pour une équipe en redressement judiciaire. L’OM n’a jamais connu le National 2. Lens non plus.
Verdict : le titre symbolique, sous conditions
Sur le critère de la fidélité dans l’adversité absolue, les ultras bordelais n’ont pas d’équivalent en France aujourd’hui. La démonstration est chiffrée, documentée et répétée sur deux saisons consécutives. L’engagement social des Ultramarines, leur ancienneté et leur rôle de gardiens d’une identité de club centenaire ajoutent une dimension que les données de remplissage seules ne peuvent pas raconter.
Ce titre symbolique reste cependant conditionnel. Le pacte de non-agression de décembre 2024 a été signé sous contrainte préfectorale, pas sous l’effet d’une maturité retrouvée. Tant que la coexistence des deux groupes bordelais demeure fragile, le modèle ne peut pas être présenté sans réserve comme une référence nationale.
La vraie question n’est peut-être pas celle posée par le titre, mais une autre, plus profonde : que restera-t-il de cette ferveur si le club remonte en Ligue 1 et que le foot-business reprend ses droits ? L’histoire des Ultramarines depuis 1987 suggère qu’ils ont réponse à tout — sauf à la prospérité durable.