200 M€/an, 54 buts en deux ans et demi, et un appel du pied à Deschamps : Benzema à 38 ans reste l’un des footballeurs les plus suivis de la planète.
À 38 ans, Karim Benzema reste l’un des footballeurs les plus commentés de la planète. Non pas parce qu’il joue en Europe, mais précisément parce qu’il n’y joue plus. Depuis juin 2023, le Ballon d’Or 2022 a choisi l’Arabie saoudite — et ce choix continue de produire des effets en cascade : un transfert retentissant en plein mercato hivernal, un contrat aux montants défiant toute logique économique conventionnelle, et un appel du pied à Didier Deschamps qui a relancé le débat sur un retour en équipe de France avant le Mondial 2026.
Un départ fracassant d’Al-Ittihad
Après deux saisons et demie à Al-Ittihad — 83 matchs, 54 buts toutes compétitions confondues — Benzema a claqué la porte en janvier 2026. Le motif : une offre de prolongation que son entourage a qualifiée d’irrespectueuse. Le club proposait un renouvellement basé uniquement sur l’exploitation des droits d’image, sans salaire fixe, alors que le joueur percevait jusqu’alors environ 100 millions d’euros par an. Refus catégorique. Benzema est allé plus loin en refusant de disputer le dernier match de championnat sous les couleurs jaune et noir, contraignant Al-Ittihad à le libérer.
Le 2 février 2026, dernier jour du mercato hivernal saoudien, Al-Hilal — actuel leader de la Saudi Pro League, entraîné par Simone Inzaghi — officialisait sa signature pour 18 mois, soit jusqu’en juin 2027. Le transfert, présenté comme gratuit par les deux clubs, a néanmoins impliqué une indemnité de 25 millions d’euros versée à Al-Ittihad selon Transfermarkt. Le prince Al-Waleed bin Talal, membre fondateur du club, aurait personnellement porté l’opération et les six autres recrues hivernales. L’Olympique Lyonnais, club formateur de Benzema, touchera de son côté environ un million d’euros via le mécanisme de solidarité FIFA.
Ce transfert a immédiatement déclenché les foudres de Cristiano Ronaldo. La vedette d’Al-Nassr a estimé qu’Al-Hilal — également contrôlé par le PIF, le Fonds public d’investissement saoudien — bénéficiait d’un traitement de faveur structurel. Le Portugais a boycotté un match de championnat d’Al-Nassr le jour de la deadline, sans recevoir la moindre sanction. La guerre des egos saoudienne a ses propres règles.
Des statistiques qui neutralisent le débat sur l’âge
Ce que les chiffres disent est difficile à contester. Avant son départ d’Al-Ittihad, Benzema affichait en 2025-2026 un rendement de 15 buts en 17 matchs de Saudi Pro League, avec notamment un triplé contre Al-Kholood le 9 janvier. Toutes compétitions confondues, le bilan s’établissait à 19 buts en 24 matchs. La saison précédente, il avait terminé avec 25 buts et 9 passes décisives en 33 matchs, se classant troisième meilleur buteur du championnat derrière Cristiano Ronaldo et Ivan Toney, tout en contribuant de façon décisive au premier doublé championnat-coupe d’Al-Ittihad.
Sur l’ensemble de sa carrière professionnelle, le compteur affiche 740 matchs, 414 buts et 167 passes décisives. Au Real Madrid seul : 648 matchs, 354 buts, 25 titres dont cinq Ligues des champions. En équipe de France : 97 sélections, 37 buts.
Ce bilan place Benzema dans une catégorie à part. Mais l’Arabie saoudite ne lui épargne pas les aléas physiques inhérents à l’âge. Trois semaines seulement après son arrivée à Al-Hilal, le club annonçait une blessure aux adducteurs nécessitant un scanner et une absence de plusieurs semaines. À 38 ans, chaque lésion musculaire soulève la même question : combien de temps encore ce niveau de disponibilité physique est-il tenable ?
200 millions d’euros par an : l’économie d’un autre monde
Le contrat Al-Hilal a fait les manchettes pour des raisons qui dépassent le sportif. Selon Sportune, citant des médias locaux saoudiens, le package total — salaire, bonus et droits d’image — atteindrait 200 millions d’euros par an. S’y ajoutent une résidence de luxe à Riyad, un véhicule haut de gamme fourni par Genesis, partenaire du club, et la prise en charge des sommes que lui devait encore Al-Ittihad.
Pour mesurer l’ampleur de l’écart, il suffit de comparer : lors de sa dernière saison au Real Madrid, Benzema percevait environ 24 millions d’euros brut annuels. À Al-Ittihad, ce montant était passé à 100 millions. Al-Hilal le double. À ce rythme, chaque match joué lui rapporte approximativement cinq millions d’euros.
En 849 jours passés en Arabie saoudite au 26 octobre 2025, Benzema avait déjà encaissé l’équivalent de 232,6 millions d’euros — davantage que l’intégralité de ses revenus accumulés en 14 saisons au Real Madrid. Forbes le classait en 2025 au huitième rang mondial des sportifs les mieux rémunérés et au deuxième rang du football derrière Ronaldo, avec des revenus totaux estimés à 104 millions de dollars. Le journaliste Rafael Reis, cité par Sportune, évalue à 461 millions d’euros la totalité des revenus générés depuis ses débuts professionnels. Son patrimoine personnel est estimé entre 70 et 200 millions d’euros selon les sources, incluant de l’immobilier à Madrid et une collection automobile dont une Bugatti Chiron à 2,5 millions d’euros.
Équipe de France : l’appel du pied et les obstacles réels
Le 11 décembre 2025, dans un entretien à L’Équipe, Benzema a formulé une ouverture sans ambiguïté : « Mais qui n’a pas envie de jouer la Coupe du monde ? Tout le monde a envie de jouer cette compétition. Si on m’appelle en équipe nationale, je viens pour jouer au foot. Et ça s’arrête là. » La déclaration a ravivé un débat que beaucoup croyaient clos.
Son rapport avec les Bleus est l’un des plus complexes de l’histoire récente du football français. Écarté de 2015 à 2021 dans le cadre de l’affaire de la sextape, il avait retrouvé le chemin de la sélection pour l’Euro 2021 et la Ligue des nations avant de déclarer forfait dans des circonstances jamais totalement éclaircies au Mondial 2022 au Qatar. Il affirme aujourd’hui vouloir tourner la page : « On va parler de cette histoire pendant trente ans ? C’est du passé pour moi. »
Les obstacles à un retour sont pourtant réels. Bixente Lizarazu, sur le plateau de Téléfoot, a rappelé que des tensions non résolues subsistent entre Benzema et Deschamps, notamment autour de messages dans lesquels le sélectionneur aurait été qualifié de menteur et de clown. Sur le plan purement sportif, Deschamps a construit son animation offensive autour de Kylian Mbappé en pointe et dispose d’un vivier abondant. Rappeler un attaquant de 38 ans évoluant en Saudi Pro League et sortant d’une blessure musculaire présente peu de justifications tactiques. Philippe Diallo, président de la FFF, a répondu avec la diplomatie de rigueur : il se réjouit de la volonté de Benzema, mais c’est le sélectionneur qui tranche.
Benzema, pion géopolitique d’un championnat en construction
La présence de Benzema en Arabie saoudite ne se lit pas uniquement à travers le prisme sportif. Elle s’inscrit dans le plan Vision 2030 voulu par le prince Mohammed ben Salmane, qui fait du sport un levier de diversification économique et de rayonnement international. Le PIF détient aujourd’hui 75 % de quatre clubs majeurs : Al-Ittihad, Al-Hilal, Al-Nassr et Al-Ahli. Sa capacité d’investissement totale dépasse les 1 070 milliards de dollars.
Les objectifs de la Saudi Pro League sont chiffrés et publics : faire passer les revenus commerciaux de la ligue de 112 millions d’euros en 2022 à 450 millions par an, et atteindre une valorisation de 2 milliards d’euros d’ici 2030. L’attribution de la Coupe du monde 2034 à l’Arabie saoudite donne à cette ambition un horizon politique concret.
Le recrutement de Benzema, comme celui de Ronaldo, Neymar ou Kanté, sert directement cette stratégie de visibilité. Un Ballon d’Or en Saudi Pro League génère une exposition médiatique mondiale que nulle campagne publicitaire ne saurait acheter au même prix. Le niveau sportif du championnat reste discuté, mais ce n’est pas nécessairement l’enjeu principal pour Riyad.
Horizon 2027 : les scénarios d’une fin de carrière
En novembre 2025, dans un entretien au quotidien espagnol AS, Benzema avait tracé lui-même son horizon : « En décembre, j’aurai 38 ans. Je me vois encore jouer au football pendant deux ans. Physiquement, je suis en forme, je travaille beaucoup et j’y prends plaisir. » La projection pointe vers une retraite autour de ses 40 ans, en cohérence avec la fin de son contrat à Al-Hilal en juin 2027.
Le scénario le plus probable reste qu’il honore ce contrat, contribue à un ou plusieurs titres avec Al-Hilal, et passe ensuite à une nouvelle phase. Le média espagnol Relevo révélait en décembre 2024 qu’un rôle d’ambassadeur du Real Madrid à l’étranger — notamment dans la zone arabe — serait déjà envisagé pour son après-carrière. Ses relations avec Florentino Pérez, qui avait supervisé son recrutement en 2009, sont restées intactes.
Un retour en Europe est théoriquement possible mais rendu irréaliste par les montants saoudiens : aucun club européen n’est en mesure d’aligner un package comparable. Une convocation en équipe de France pour le Mondial 2026 reste le scénario le plus improbable sur le plan sportif, mais le plus puissant sur le plan narratif. Quant à une retraite anticipée sous l’effet des blessures, la blessure aux adducteurs de février 2026 rappelle que ce scénario ne peut être écarté.
Karim Benzema a déjà écrit une carrière que peu de footballeurs peuvent revendiquer. Ce qui se joue maintenant, c’est la nature de son épilogue.