À 71 ans, Alain Prost ne dirige plus d’écurie mais reste exposé : cambriolage violent, série documentaire, passion intacte sur les circuits historiques de F1.
Un matin de mai 2026, plusieurs hommes cagoulés franchissent le portail d’une villa de Nyon, dans le canton de Vaud, au bord du Léman. Ils pénètrent dans la maison d’Alain Prost, blessent légèrement à la tête l’ancien quadruple champion du monde de Formule 1 et contraignent l’un de ses fils à ouvrir le coffre-fort sous la menace. Selon les informations relayées par la presse suisse et française, l’alerte est donnée vers 8 h 30 et les auteurs prennent la fuite, possiblement en direction de la France.
Le parquet vaudois ouvre une enquête et les médias rapportent que les agresseurs ont vraisemblablement visé des objets de valeur conservés au domicile. Le montant du préjudice n’a pas été communiqué publiquement. Plusieurs articles indiquent qu’après l’agression, Alain Prost a quitté Nyon pour retourner à Dubaï, où il réside la majeure partie de l’année. Le fait divers replace brutalement dans l’actualité un homme de 71 ans dont le nom circulait encore, quelques jours plus tôt, dans un tout autre décor.
Toujours au bord de la piste
Du 8 au 10 mai 2026, Alain Prost participe au Kennol Grand Prix de France Historique, organisé sur le circuit Paul-Ricard, au Castellet. L’ancien pilote y est annoncé parmi les figures majeures de l’événement, au milieu d’autres noms de la Formule 1 française et internationale. Des images diffusées après le week-end le montrent au volant d’une ancienne McLaren de la fin des années 1980, dans une séquence de démonstration devant le public varois.
Sur place, Prost compare les voitures de son époque et celles de la F1 actuelle avec le souci du détail technique qui l’accompagne depuis quarante ans. « Ces voitures, elles font 540 kg, une actuelle c’est 800 kg. C’est un autre monde, c’est plein de capteurs, nous on n’a rien là », a-t-il déclaré. Il ajoute : « C’est juste le pilote qui peut mentir à la limite, c’est ça qui était bien à l’époque. » La phrase fait mouche parce qu’elle dit à la fois son goût ancien pour la mécanique fine et la distance qu’il entretient avec une F1 devenue plus lourde, plus normée et plus assistée.
Au Castellet, Alain Prost parle aussi des spectateurs venus le voir rouler. « Ce qui est assez fabuleux, c’est que vous voyez 3 ou 4 générations », a-t-il déclaré à propos de ce public qui l’a connu à différentes époques. Ce rapport direct avec les tribunes n’est pas anecdotique : depuis plusieurs années, il occupe une place de mémoire active dans le sport automobile français, entre démonstrations historiques, entretiens télévisés et séries documentaires.
Canal+ a diffusé en décembre 2024 une série documentaire intitulée PROST, construite en six épisodes consacrés à sa trajectoire sportive et personnelle. La chaîne, avec laquelle il collabore comme consultant depuis plus d’une décennie, en a fait un objet éditorial à part entière, centré sur ses titres, sa rivalité avec Ayrton Senna, ses drames familiaux et l’épisode Prost Grand Prix. Ce retour télévisuel a remis son récit au premier plan auprès d’un public qui ne l’a pas forcément vu courir en direct.
En dehors des médias, son nom reste associé à la maison horlogère Richard Mille, qui a lancé un modèle RM 70-01 développé avec lui autour de sa pratique du cyclisme. Cette association a été rappelée dans la couverture médiatique du cambriolage de Nyon, plusieurs titres estimant que la présence de montres de très grande valeur pouvait avoir motivé les agresseurs. Alain Prost soutient aussi, publiquement mais avec retenue, la marque 8Js lancée par ses fils, en parlant d’un appui financier « très modestement » apporté au projet.
Le karting, le frère et le genou
L’histoire commence loin des villas suisses et des paddocks VIP, à Lorette, dans la Loire, où Alain Prost naît le 24 février 1955. Son père travaille dans le meuble métallique et la famille suit alors les résultats de l’AS Saint-Étienne, club phare du football français des années 1960 et 1970. Dans sa jeunesse, Prost pense davantage au football ou à la gymnastique qu’à la course automobile. Un accident au genou, survenu lors d’un exercice de gymnastique, ferme cette première piste sportive.
Le basculement se produit pendant l’adolescence, lors d’un séjour sur la Côte d’Azur, quand son frère aîné Daniel l’emmène sur une piste de karting. Prost raconte avoir alors un poignet dans le plâtre et avoir dissimulé cette blessure pour pouvoir prendre le départ d’une petite course. « Je m’y vais bien sûr pour lui faire plaisir », a-t-il déclaré. Puis il ajoute : « Je me mets derrière, car je planque mon poignet cassé et là, c’est une sorte de révélation. »
Cette scène, maintes fois racontée, a pris une profondeur supplémentaire dans ses prises de parole récentes, parce qu’elle ramène à Daniel, atteint très jeune d’une tumeur au cerveau puis d’un cancer du poumon. Dans les entretiens accordés autour du documentaire de Canal+, Prost revient longuement sur ce frère qui lui a transmis une passion qu’il ne pouvait lui-même vivre au volant. « C’était un drame pour lui de voir qu’il ne pourrait assouvir sa passion. Alors il me l’a transférée. J’ai couru un peu par procuration », a-t-il déclaré.
La suite est rapide et documentée. Prost remporte le championnat de France junior de karting en 1973, puis le championnat senior en 1974, avant d’écraser la Formule Renault et de s’imposer en Formule 3. McLaren l’engage en Formule 1 pour la saison 1980. À ce stade, le futur « Professeur » n’a encore ni le surnom ni le palmarès, mais il possède déjà ce mélange de précision technique et de discipline froide qui marquera toute sa carrière.
Dijon, Estoril et le demi-point
Le 5 juillet 1981, Alain Prost remporte à Dijon-Prenois le Grand Prix de France, sa première victoire en Formule 1. Il la décroche au volant d’une Renault, sous la pluie, après une interruption de course et un second départ qui bouleversent la hiérarchie initiale. Le décor compte : un Français gagne en France, sur une voiture française, dans une discipline où Renault tente alors d’imposer la voie du moteur turbo.
Des années plus tard, Prost explique ce que cette victoire a changé dans sa tête. « Tant que tu ne l’as pas fait, tu ne sais pas si tu en es capable », a-t-il déclaré en revenant sur ce Grand Prix. Puis il précise : « Ce jour-là, j’ai passé un cap tellement important, cela m’a enlevé la pression. » La phrase dit moins une euphorie qu’une bascule intérieure : il ne s’agit plus d’espérer gagner, mais de savoir qu’il peut le faire.
En 1984, il passe tout près du titre mondial chez McLaren face à Niki Lauda. Prost remporte sept Grands Prix, Lauda cinq, mais l’Autrichien termine champion pour un demi-point au terme de la dernière course, disputée à Estoril. Cet écart infime reste, encore aujourd’hui, le plus serré de l’histoire de la Formule 1. Le détail compte pour le grand public : ce demi-point vient d’une course antérieure raccourcie avant la distance prévue, ce qui avait conduit à n’attribuer qu’une moitié de points.
Le premier titre arrive l’année suivante, en 1985, et fait de lui le premier champion du monde français de Formule 1. Le deuxième suit en 1986, dans une saison où la compétition se mêle à un drame familial. Daniel meurt cette année-là, après avoir vécu avec deux maladies graves successives. Dans une interview donnée en décembre 2024, Prost a rappelé ce poids ancien : « J’ai toujours connu mon frère malade. » Quand il arrache le titre à Adélaïde, après les ennuis de ses rivaux Nigel Mansell et Nelson Piquet, ce succès prend une dimension plus intime que les statistiques brutes.
Suzuka, Ferrari et la retraite
En 1988, Ayrton Senna rejoint McLaren et le duel entre les deux hommes domine aussitôt la Formule 1. La même saison, l’équipe remporte quinze des seize Grands Prix inscrits au calendrier. Senna gagne huit courses, Prost sept. Le Brésilien est champion, mais la relation entre les deux pilotes est déjà abîmée par la concurrence directe, les consignes d’équipe et des visions opposées de la course.
Le 22 octobre 1989, à Suzuka, Prost arrive en tête du championnat. Au 47e tour, Senna tente de le dépasser dans la chicane ; les deux McLaren s’accrochent et s’immobilisent. Prost sort de sa voiture, Senna repart avec l’aide des commissaires, coupe une partie du virage, franchit la ligne en vainqueur puis est disqualifié quelques heures plus tard. Avant cet épisode, Prost dit avoir averti son entourage chez McLaren : « Je n’allais pas ouvrir la porte. »
Un an plus tard, toujours à Suzuka, le scénario prend la forme d’un choc au premier virage. Senna, sur McLaren, percute la Ferrari de Prost dès le départ et les deux voitures terminent dans le bac à gravier. Le Brésilien obtient ainsi le titre mondial 1990. Prost réagit alors en des termes extrêmement durs, repris depuis dans de nombreux récits de cette rivalité : « Ce qu’il a fait était dégoûtant. C’est un homme sans valeur. »
La parenthèse Ferrari tourne court en 1991. À l’issue du Grand Prix du Japon, Prost critique très vivement sa monoplace, qu’il compare à « un camion ». La phrase est restée célèbre : « Un bon chauffeur de camion avec de gros bras aurait pu faire pareil », a-t-il déclaré. Ferrari le licencie avant la dernière course de la saison.
Le retour se fait chez Williams-Renault en 1993. Prost décroche cette année-là son quatrième titre mondial. Mais il annonce rapidement qu’il arrêtera à la fin de la saison, refusant la perspective d’une nouvelle cohabitation avec Senna en 1994. « J’en avais assez », a-t-il déclaré plus tard en racontant la scène de cette décision, prise dans une maison du sud de la France. À Adélaïde, pour sa dernière course, Senna vient le saluer sur le podium. Cinq mois plus tard, le 1er mai 1994, le Brésilien trouve la mort à Imola, après avoir laissé dans sa caméra embarquée un message adressé à son ancien rival.
Patron d’écurie et conseiller contrarié
En 1997, Alain Prost rachète Ligier et rebaptise l’écurie Prost Grand Prix. Le projet vise à installer durablement une équipe française autour du nom le plus prestigieux du sport automobile national. La première saison offre quelques raisons d’y croire, avec une sixième place au championnat constructeurs. Mais les résultats déclinent et les difficultés financières s’accumulent au fil des exercices.
Le 28 janvier 2002, le tribunal de commerce de Versailles prononce la liquidation judiciaire de Prost Grand Prix. La presse évoque alors un passif d’environ 30,5 millions d’euros. Pour un pilote qui avait bâti sa réputation sur la maîtrise, cet échec de patron d’écurie reste une rupture nette dans sa trajectoire publique.
L’ancien champion revient ensuite auprès de Renault puis d’Alpine dans un rôle de conseiller et de dirigeant non exécutif au cours de la seconde moitié des années 2010. La rupture intervient en janvier 2022, dans un climat tendu. Prost reproche publiquement à la direction d’Alpine d’avoir annoncé son départ sans coordination avec lui. « Aucun respect, désolé ! », écrit-il alors sur les réseaux sociaux. Dans la presse, il précise même que le patron de l’équipe ne le saluait plus dans le paddock.
Depuis cet épisode, Prost n’occupe plus de fonction exécutive dans une équipe de Formule 1. Sa parole reste recherchée, mais elle s’exerce désormais à distance, à la télévision, dans les documentaires et sur les circuits historiques. Ce déplacement du centre de gravité compte dans la manière dont il est perçu aujourd’hui : moins homme d’appareil que témoin de son époque.
Redevenir élève sur la glace et en électrique
La retraite de la F1 n’a pas signifié la fin du pilotage. À partir des années 2000, Prost s’engage dans le Trophée Andros, championnat hivernal de courses sur glace organisé en France. Il y trouve un terrain nouveau, loin des automatismes de la Formule 1. Dans un texte officiel publié par l’organisation, il explique avoir voulu se confronter à une discipline qu’il ne savait pas maîtriser d’emblée.
Le pari est tenu sur la durée. Prost remporte plusieurs titres dans le Trophée Andros et y construit une seconde réputation, moins internationale mais très solide dans le paysage du sport automobile français. La formule qu’il emploie pour parler de cette expérience résume assez bien son rapport au sport après la F1 : il a accepté de « quitter ses habits de professeur pour redevenir élève ».
Il s’implique aussi en Formule E avec Renault e.dams, structure qui joue les premiers rôles dans ce championnat de monoplaces électriques. Cette présence lui permet de rester au contact d’un sport automobile tourné vers des enjeux techniques différents, liés à l’énergie, aux batteries et à la récupération. Là encore, Prost ne se contente pas d’un rôle d’image : il suit le développement d’une discipline jeune, née bien après sa propre carrière en F1.
Ce détour par la glace puis par l’électrique aide à comprendre ce que l’on voit aujourd’hui au Paul-Ricard. Lorsqu’il reprend le volant d’une ancienne McLaren, Prost ne rejoue pas seulement une scène du passé ; il la relit à partir de tout ce qu’il a appris depuis sur d’autres terrains. Le commentaire technique prend alors autant de place que le souvenir.
Entre dettes, transmissions et exposition
L’affaire de Nyon rappelle qu’un nom comme celui d’Alain Prost ne renvoie plus seulement à un palmarès. Il renvoie aussi à des objets de collection, à des archives audiovisuelles, à une image publique entretenue par les diffuseurs, les organisateurs d’événements et les marques partenaires. Le cambriolage n’efface pas cette notoriété ; il en montre le revers matériel.
Dans ses prises de parole récentes, Prost revient souvent sur les mêmes noyaux : son frère Daniel, Ayrton Senna, la fatigue accumulée à la fin de sa carrière, et la place prise par la passion dans une vie commencée presque par accident. Sur Europe 1, en février 2025, il dit avoir compris, dans les derniers mois avant la mort de Senna, ce qui liait si profondément leur duel. « J’ai compris que sa grosse motivation, et peut-être même la seule, c’était de me battre », a-t-il déclaré. La phrase éclaire rétrospectivement toute une époque de la Formule 1.
À 71 ans, Alain Prost partage son temps entre apparitions publiques, interventions médiatiques et rendez-vous historiques. Il ne dirige plus d’écurie et ne revient pas au premier rang du paddock. Mais il reste une présence forte, à la fois proche et lointaine : un ancien champion que trois ou quatre générations peuvent encore identifier dans un stand, et dont le nom, en mai 2026, s’est retrouvé en quelques jours dans les pages sport, culture et faits divers.