Il a roulé 15 ans dans l’ombre de son frère Laurent. Aujourd’hui, Nicolas Jalabert sillonne 25 départements en voiture pour vendre des vélos électriques.
Quinze ans dans le peloton, dix Tours de France, frère et équipier de Laurent Jalabert. Puis le silence. Nicolas Jalabert, 53 ans, vend aujourd’hui des vélos électriques sur 25 départements du sud de la France. Il parcourt entre 60 000 et 80 000 kilomètres par an en voiture, court des trails dans les Cévennes le week-end, et dit sans amertume qu’il est mieux installé aujourd’hui que s’il était resté dans le cyclisme. Portrait d’un homme qui a trouvé sa place, mais pas là où on l’attendait.
Le 24 mai 2026, l’Étoile de Bessèges organise une randonnée gravel ouverte à tous sur les routes du Gard, avec Nicolas Jalabert comme parrain. La communication de l’organisation résume son parcours en une ligne : « Pro pendant 15 ans, 10 Tours de France et 3 Tours d’Espagne au compteur. » C’est à peu près tout ce que Nicolas Jalabert dit de lui-même en public et encore, c’est une organisation sportive qui parle pour lui.
Pas de chroniques, pas de plateau télévisé, pas de podcast. Nicolas Jalabert roule, vend, court. Sur Strava, l’application mobile qui permet aux sportifs de consigner et comparer leurs performances GPS, il enregistre ses sorties avec la rigueur d’un ancien professionnel.
2009 : les portes restent fermées
En 2009, Nicolas Jalabert descend de vélo pour la dernière fois à Paris-Tours. L’équipe Agritubel cesse ses activités la même saison. Il a 37 ans. Aucun plan.
« Je n’avais pas préparé ça », a-t-il déclaré. Il passe un brevet d’État, tente le coaching sportif. « Ça ne marchait pas, donc j’ai arrêté. » Deux ans après sa retraite, il frappe aux portes des équipes professionnelles, comme directeur sportif, conseiller, encadrant. « Les deux premières années qui ont suivi l’arrêt de ma carrière, oui j’aurais bien voulu. J’ai frappé à beaucoup de portes mais personne n’a voulu de moi », a-t-il déclaré. Le constat est livré sans développement. Il n’en veut à personne, dit-il.
Entre 2012 et 2015, il rejoint une société d’accessoires cycles. Puis le groupe néerlandais Accell, propriétaire des marques Winora, Haibike et Lapierre, lui propose un poste de commercial pour le vélo à assistance électrique dans le sud de la France. Il accepte. C’est là qu’il est encore aujourd’hui.
25 départements, une Montagne Noire
Son secteur couvre 25 départements du sud de la France. Il représente les marques du groupe Accell Sud Europe, Lapierre, Haibike, Winora, sur une zone qui s’étend jusqu’à l’Espagne, l’Italie et le Portugal. Entre 60 000 et 80 000 kilomètres par an en voiture : c’est le seul point difficile du métier qu’il cite.
Le reste, il le décrit positivement. « Ça se passe bien quand les clients ont l’habitude de te voir », a-t-il indiqué. Installé dans le Gard, à proximité du Centre sportif départemental de Méjannes-le-Clap et de ses boucles cyclosportives balisées sur les routes cévenoles, il a choisi son territoire en ancien coureur, sur critère de dénivelé. « Mon métier itinérant me permet de m’entraîner sur de nouveaux endroits toutes les semaines, notamment en Savoie et Haute-Savoie, puis chez moi dans notre Montagne Noire », a-t-il indiqué.
Le contexte de son employeur a évolué rapidement. En janvier 2026, Accell ne projetait aucune reprise avant 2027 et avait vendu la marque Van Nicholas pour renflouer ses caisses. En février 2026, le groupe a finalisé une restructuration de dette actant le départ du fonds américain KKR de son capital. En avril 2026, Accell a publié un communiqué annonçant « une trajectoire vers une position financière saine et stable d’ici fin 2026 ». L’impact direct sur le poste de Nicolas Jalabert n’est pas documenté publiquement.
Mazamet, 1973 : le cadet prend le même vélo
Nicolas Jalabert naît le 13 avril 1973 à Mazamet, dans le Tarn, même ville, même famille, même club que son frère Laurent, son aîné de cinq ans. Leur père Georges, métallurgiste, leur donne le vélo tôt. Nicolas commence à 8 ans à l’Union Vélocipédique Mazamétaine, le même club qui a formé Laurent.
En 1995, Le Monde présente Nicolas comme « le plus jeune coureur professionnel français » à son entrée chez la Mutuelle Seine-et-Marne. Il a 21 ans, exactement l’âge auquel Laurent avait lui-même débuté chez les professionnels. Le parallèle est immédiat. Les trajectoires, elles, ne le seront pas.
Dès les premières semaines professionnelles, une opération de l’artère iliaque, vaisseau sanguin irriguant la jambe, dont la compression chronique est fréquente chez les cyclistes en position basse sur le vélo. Il revient. Quinze ans de carrière s’ouvrent devant lui.
1997 : la Coupe de France, la seule grande saison libre
Sous les couleurs Cofidis en 1997, Nicolas Jalabert produit sa meilleure saison individuelle. La Route Adélie de Vitré, le Grand Prix de la Ville de Rennes, et le classement final de la Coupe de France de cyclisme sur route, un titre annuel récompensant la régularité sur les épreuves françaises d’un jour. Ce sont précisément des courses où son équipe ne lui assigne pas de rôle de protection.
« Il y avait des courses comme les manches de Coupe de France, le Championnat de France… Là j’avais toujours ma carte à jouer. Et des fois ça pouvait marcher », a-t-il déclaré. Cette année-là, ça marche. La fenêtre ne se rouvrira pas aussi largement.
4 juillet 2000 : 49,74 km/h et un maillot jaune pour Laurent
Le 4 juillet 2000, l’équipe ONCE remporte le contre-la-montre par équipes Nantes-Saint-Nazaire à 49,74 km/h. Laurent Jalabert endosse le maillot jaune. Nicolas est dans le même train, à la même vitesse, dans le même maillot, les deux frères participent ensemble à ce Tour de France pour la première fois. « Mon meilleur souvenir, c’est quand on a gagné le contre-la-montre par équipe au Tour de France en 2000. Mon frère avait pris le maillot jaune ce jour-là et on était dans la même équipe. Ça reste un bon moment ! », a-t-il déclaré.
Sur l’étape 13 (Avignon-Draguignan), Nicolas Jalabert prend la 2e place derrière l’Espagnol José Vicente García Acosta. Quand Laurent est protégé, Nicolas peut attaquer. Quand Laurent attaque, Nicolas protège. C’est l’économie de l’équipe.
2002, Briançon : quelques centimètres et un maillot tricolore qui s’échappe
Championnat de France sur route 2002, à Briançon. La course nationale décerne le maillot tricolore de champion de France, port autorisé pendant un an en compétition. Nicolas Jalabert arrive au sprint parmi les favoris. Il se fait battre de quelques centimètres par Nicolas Vogondy, contraint par une gêne dans le final. Deuxième place. « Ça laisse beaucoup de regrets. C’est un titre qui s’échappe ! », a-t-il déclaré. Ce que rate Nicolas Jalabert le marque autant que ce qu’il gagne.
2003 : une victoire en Basse-Saxe, loin des caméras
En 2003, sous les couleurs de la Team CSC de l’ancien professionnel danois Bjarne Riis, Nicolas Jalabert remporte la Niedersachsen-Rundfahrt, le Tour de Basse-Saxe, course par étapes disputée en Allemagne. Son plus grand titre sur une épreuve par étapes, obtenu en leader, dans une compétition sans exposition médiatique particulière. La même saison, 3e place au Grand Prix Ouest France-Plouay.
Tour 2004, étape 14 : 25 secondes de trop à Nîmes
Tour de France 2004, étape 14, Carcassonne-Nîmes, 192,5 kilomètres. Nicolas Jalabert est dans l’échappée du jour. À 2 kilomètres de l’arrivée, il se lance avec Christophe Mengin à la poursuite de l’Espagnol Aitor González (Fassa Bortolo). Trop tard : González conserve 25 secondes et remporte l’étape. Nicolas Jalabert arrive 2e, son meilleur résultat individuel sur la Grande Boucle, obtenu hors rôle d’équipier, dans une étape que le peloton des favoris a laissée partir avec plus de 13 minutes d’avance.
Il en parle en tête de liste quand on lui demande ses meilleurs souvenirs, avant la Coupe de France, avant la Basse-Saxe. « J’ai fait 2e d’une étape sur le Tour de France 2004 à Nîmes », a-t-il déclaré. Le fait seul, sans commentaire.
2006 : Phonak disparaît, Jalabert regarde
En juillet 2006, Floyd Landis, coureur américain de l’équipe Phonak et vainqueur déclaré du Tour de France, est contrôlé positif à la testostérone après une étape des Alpes. Son titre lui est retiré. L’équipe Phonak, privée de licence UCI à l’issue de la saison, cesse d’exister. Nicolas Jalabert, qui a couru pour cette formation de 2004 à 2006, n’est impliqué dans aucune affaire de dopage. Son employeur n’existe plus.
Il rejoint Agritubel, équipe de division inférieure, pour trois saisons. En 2007, à 34 ans, il remporte la Classic Loire-Atlantique, dernier titre professionnel, dans une équipe sans leader désigné, sur une course d’un jour française.
« Pour battre Laurent au moins une fois »
Paris-Tours 2009. Nicolas Jalabert pose le pied à terre pour la dernière fois en tant que professionnel. Quinze ans de carrière, une de plus que Laurent. Ce n’est pas un hasard. « Laurent a fait 14 ans de carrière et je lui avais dit que j’en ferais un de plus pour le battre au moins une fois ! C’était un challenge ! », a-t-il déclaré.
Son record au marathon est de 2h54. Son profil UTMB recense une 10e place au Trail en Terres d’Oc 2023 sur 42 kilomètres. Ce dimanche 25 mai 2026, au lendemain de la randonnée gravel qu’il parrainait sur les routes gardoises, il est ailleurs, en voiture, probablement, entre deux clients, sur l’une de ces routes du sud qu’il connaît mieux que n’importe quel commercial. « Aujourd’hui je pense être mieux installé que si j’avais continué dans le monde du cyclisme professionnel », a-t-il déclaré. La phrase date de 2022. Rien, depuis, ne semble l’avoir démenti.