Faut-il vraiment s’abstenir pour gagner ? Ce que révèle la science.
Il y a des siècles que les hommes courent après la gloire, les records, et les dieux. Et depuis presque aussi longtemps, ils se posent la même question : faut-il renoncer à l’étreinte charnelle pour mieux briller sur la piste ? Platon, déjà, inclinait vers l’abstinence pour ses athlètes. Mohamed Ali s’imposait six semaines de chasteté avant un combat. De l’Antiquité au ring, la sexualité fut tenue en lisière de l’exploit. Depuis, le discours a changé, la pratique aussi. Les corps ne sont plus séparés au nom de l’effort. Alors, que dit la science ?
L’abstinence, un dogme battu en brèche par les données
L’abstinence ne gagne pas à tous les coups. Une revue systématique publiée en 2016 par l’équipe de Stefani dans Frontiers in Physiology affirme que rien ne prouve que le sexe nuise aux performances. Les athlètes féminines gardent leur force musculaire, qu’elles aient ou non partagé un lit la veille. Une étude menée en 1995 sur des hommes testés à vélo montre la même chose : aucun impact.
Mais la chronologie compte. À moins de deux heures d’un effort physique, l’activité sexuelle pourrait affaiblir, légèrement. Après dix heures, plus aucune trace. Ce n’est pas l’épuisement qui pèse, mais peut-être l’immédiateté des effets physiques. Les calories brûlées ? Une illusion. Une étude québécoise dans PLOS ONE donne les chiffres : 101 calories pour les hommes, 69 pour les femmes. L’équivalent de quelques marches d’escalier. Même une heure entière d’activité sexuelle ne réclame pas plus de 250 calories. Loin du seuil critique pour un sportif.
Testostérone, stress, sommeil : les vrais enjeux cachés
La testostérone, elle, monte après le sexe. Pas l’inverse. Un pic de 30 %, selon les mesures. Et l’abstinence prolongée, elle, la fait chuter. La régularité entretient l’équilibre hormonal. Mais cette hausse temporaire ne fait pas forcément courir plus vite. Il faut plus que des hormones pour franchir la ligne en tête.
Le sport excessif, lui, dérègle la machine. L’hypogonadisme lié à l’exercice – EHMC pour les initiés – fait plonger la testostérone des athlètes d’endurance. Les symptômes sont connus : libido en berne, troubles érectiles, aménorrhée. Trop courir peut faire perdre plus qu’un podium.
À l’inverse, la sexualité, lorsqu’elle s’installe dans la mesure, joue un rôle bénéfique. Endorphines pour les douleurs, testostérone pour les muscles, vasodilatation pour le cœur. Et surtout, un effet apaisant sur l’esprit. Moins de stress, plus de concentration. Le Dr Jean-Marc Sène, médecin de l’équipe de France de judo, le résume d’une phrase : les relations intimes peuvent améliorer la concentration pendant l’effort.
L’abstinence, quand elle se prolonge, devient un poids. Elle augmente les risques de dépression, détériore la qualité de vie. La pression est assez forte comme cela.
Reste un facteur décisif : le sommeil. Huit heures sont nécessaires, selon les chercheurs. Pourtant, à peine 3 % des athlètes les atteignent. Et c’est là que le bât blesse. Le sexe, en soi, ne nuit pas à la performance. Ce sont ses conséquences indirectes – nuits écourtées, verres partagés, distractions nocturnes – qui creusent la dette.
Quand la croyance l’emporte sur les preuves scientifiques
Et puis, il y a ce que l’on croit. Le placebo, toujours lui, s’invite sur la piste. Ce que pense l’athlète peut devenir sa réalité. Éric Blais, éducateur physique, le constate : s’il croit que le sexe affaiblit, il sera affaibli. Les rituels prennent le relais de la logique. Se raser, enfiler le maillot porte-bonheur, s’abstenir. La croyance devient performance.
Les traditions culturelles sont coriaces. L’idée qu’un grand effort exige un grand sacrifice traverse les âges. Les entraîneurs, longtemps, ont séparé les corps à la veille des épreuves. Certains le font encore. Antonio Conte, entraîneur de l’Inter Milan, avec l’ironie qui sied aux pragmatiques, suggère des positions minimisant l’effort : « sous sa partenaire, de préférence avec sa femme ». C’est une manière de dire que le mythe reste vivace, mais qu’on en sourit.
Pourtant, un changement s’amorce. L’étude de Stefani le confirme : l’opinion glisse. Le sexe n’est plus vu comme un obstacle. Des figures comme Cristiano Ronaldo ou Pelé ont même affirmé le contraire : une relation sexuelle avant un match les aidait.
Femmes, disciplines, contextes : les angles encore flous
À Paris, le Dr Alain Frey a mené l’enquête auprès de 350 sportifs. Cinquante questions sur leur vie sexuelle. Une démarche scientifique, sans tabou. Le village olympique s’est adapté. Totems de prévention, tests VIH, traitements prophylactiques. Et un slogan nouveau : « plaisir et consentement ». L’OMS elle-même soutient cette approche positive. Loin des campagnes moralisatrices, elle mise sur l’estime de soi et la santé globale.
Mais la recherche reste incomplète. Trop d’études anecdotiques, peu de protocoles rigoureux. Les femmes sont sous-représentées. Et les disciplines sportives, mal différenciées. L’effet du sexe avant un 100 mètres n’est sans doute pas le même que celui avant une partie de rugby. Les variables sont nombreuses, les certitudes rares.
Les quelques données disponibles pointent des différences de genre et de pratique. Les athlètes féminines ont des taux plus élevés d’anxiété et de dépression. Les effets psychologiques du sexe pourraient donc varier selon le genre. Les sports collectifs – plus virils – maintiennent des normes plus strictes. Le football, le rugby : bastions d’une masculinité rigide. Ailleurs, chez les sportifs individuels, la parole se libère.