Leader du groupe C de National 2 après vingt journées, avec un budget quatre fois inférieur à celui de ses principaux concurrents, l’US Lusitanos Saint-Maur réussit ce que la logique financière du football amateur rend presque impossible. Derrière cette anomalie statistique, une méthode, une histoire et un pari sur l’identité.
En tête de National 2 avec le plus petit budget
Trente-neuf points après vingt journées. Onze victoires, six nuls, trois défaites. Un goal-average de plus treize, à égalité avec Cannes et Nîmes, mais une première place au classement du groupe C de National 2 qui résiste aux explications habituelles. Saint-Maur Lusitanos n’est pas censé être là.
Le club du Val-de-Marne évolue avec un budget de 1,4 à 1,5 million d’euros. Certains de ses adversaires directs disposent de moyens quatre fois supérieurs. Pourtant, c’est Cannes — demi-finaliste de Coupe de France et favori désigné du groupe — qui suit à un point, et Nîmes à deux. Ce n’est pas un accident de calendrier : les Lusitanos affichent la meilleure différence de buts défensive du groupe, avec seulement douze buts encaissés en vingt rencontres.
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La Direction nationale de contrôle et de gestion a audité le club à mi-saison et validé son budget sans restriction ni observation. Une rareté à ce niveau, qui dit autant sur la gestion de la structure que sur ses résultats sportifs. « Savoir que la DNCG accepte notre budget sans restriction est une bonne nouvelle et cela récompense tout ce que nous avons entrepris », a commenté le président Mapril Baptista.
Portugais de cœur, français de championnat
Pour comprendre ce que Saint-Maur Lusitanos représente, il faut remonter à juin 1966. José Lebre fonde l’Uniao Desportiva os Lusitanos dans une France qui accueille, souvent difficilement, des milliers d’immigrés portugais ayant fui la dictature de Salazar. Le Val-de-Marne est alors, et demeure aujourd’hui, le département le plus portugais de France : plus de 80 000 personnes d’origine lusitanienne, dont près de 18 % des résidents de Saint-Maur-des-Fossés.
Les couleurs rouge et vert empruntées au drapeau national, le slogan « Somos a Historia » — nous sommes l’histoire — ne relèvent pas du marketing identitaire. Ils définissent ce que le club est avant de définir ce qu’il fait. « C’est certainement le club le plus portugais de France. C’est une notion que je respecte énormément », dit Baptista, qui insiste aussitôt sur ce que cette identité n’est pas : un repli. L’effectif 2025-2026 rassemble des joueurs d’origines sénégalaise, béninoise, malgache, guinéenne et portugaise. La tradition d’intégrer un ou deux joueurs formés au Portugal — incarnée cette saison par le milieu Fábio Pereira, 35 ans — coexiste avec une ouverture assumée.
C’est précisément cette combinaison qui constitue un levier sportif. La cohésion d’un groupe qui partage quelque chose au-delà du contrat, dans un championnat où les budgets dictent ordinairement la hiérarchie, produit une régularité que l’argent n’achète pas mécaniquement.
Baptista mise sur les anciens pour tout reconstruire
Quand Mapril Baptista prend la présidence en septembre 2019, le club compte 250 licenciés et végète loin de ses ambitions historiques. PDG des Dauphins, leader français de la transformation de véhicules utilitaires en ambulances, ce Franco-Portugais arrivé en France à sept ans ne cache pas ses objectifs : « La place des Lusitanos, ce n’est même pas le National 2, c’est le National voire la Ligue 2. »
Sa conviction sur la méthode est aussi tranchée que sur l’objectif : « La seule solution pour que ce club puisse reprendre des couleurs, c’était d’aller chercher les anciens, ceux qui ont aimé ce maillot rouge et vert, et pas ceux qui aiment l’argent. » En juin 2023, Kevin Diaz est nommé directeur sportif. Natif de Saint-Maur, ancien professionnel en Eredivisie — plus de 200 matchs avec Eindhoven, Cambuur et Fortuna Sittard —, consultant sur RMC Sport et Canal+, il avait déjà porté le maillot des Lusitanos entre 2015 et 2019. Sa mission initiale est de structurer la remontée après une relégation en National 3.
Hélder Esteves arrive en novembre 2023, en cours de saison, pour remplacer un staff qui a conduit l’équipe à la onzième place après sept journées. Le nom n’est pas choisi au hasard. En 2001-2002, attaquant formé au Havre puis passé par Auxerre, Troyes, Dijon et Créteil, Esteves avait inscrit 40 buts en 33 matchs de CFA sous ce même maillot — un record inégalé à ce niveau pour une saison. Baptista reconnaît l’avoir sollicité dès 2019, lors d’un dîner à Paris, sans succès pour des raisons familiales. « J’ai peut-être perdu trois ans », concède-t-il.
Depuis le premier match officiel d’Esteves le 25 novembre 2023 : 35 victoires, 18 nuls, 7 défaites en 60 rencontres. Le club est passé de 250 à plus de 800 licenciés, encadrés par plus de 100 éducateurs. Le label « Jeunes Excellence » de la FFF est décroché. Plusieurs joueurs formés à Saint-Maur ont rejoint le monde professionnel — Lionel Carole au RC Strasbourg, Nathanaël Mbuku au Stade de Reims, Ousmane Kanté au Paris FC.
De la lutte pour le maintien à la course au titre
L’objectif affiché avant le coup d’envoi était le maintien. Il est atteint avant la mi-saison. La suite n’était pas dans le scénario.
Promu champion de National 3 en mai 2025 — 16 victoires, 8 nuls, 2 défaites, meilleure défense du groupe avec 21 buts encaissés — le club est versé dans le groupe C, dit « groupe Sud », une décision contestée par les clubs franciliens en raison des déplacements dans le midi de la France. Dès la première journée, un nul 1-1 face à Cannes, favori affiché, indique que le promu n’est pas venu subir.
Le 20 décembre 2025, Saint-Maur Lusitanos reçoit le LOSC Lille, quatrième de Ligue 1, en 32e de finale de Coupe de France. Le stade Adolphe-Chéron n’étant pas aux normes requises, le match est délocalisé au stade Dominique-Duvauchelle de Créteil. Ils sont 6 576 spectateurs, le match est diffusé en direct sur beIN Sports 2. En face : Olivier Giroud, Ethan Mbappé, Anis Hadj Moussa, Benjamin André. Le club de National 2 s’incline 0-1, après avoir mis le gardien lillois en difficulté dès les premières minutes sur un tir de William Baku. « Ce match a beaucoup été suivi, même à l’étranger. Ça a attiré des clubs comme Benfica Lisbonne, qui veulent me rencontrer », note Baptista.
Stade vétuste, budget serré : les freins à la montée
La première place après vingt journées ne masque pas les contraintes structurelles, que Baptista lui-même ne minimise pas.
Le stade Chéron, inauguré en 1922, est un monument du sport français — cinq records du monde d’athlétisme y ont été battus, dont ceux de Michel Jazy et Guy Drut. Mais avec 3 500 places, des vestiaires jugés insuffisants et un éclairage problématique, l’enceinte ne répond pas aux normes du National. La délocalisation du match face à Lille en est la démonstration la plus concrète. « On aurait voulu jouer ce match à Chéron, c’est notre stade, il aurait mérité ça », regrette le président. Des échanges sont en cours avec le nouveau maire de Saint-Maur-des-Fossés, Pierre-Michel Delecroix, mais aucun calendrier de travaux n’est arrêté.
Le groupe Sud impose des déplacements coûteux en ressources humaines et financières, dans un contexte où le budget reste largement inférieur à celui des concurrents directs. Dans le bassin de recrutement du Val-de-Marne, le rachat de l’US Créteil-Lusitanos par Xavier Niel, fondateur de Free, via sa holding NJJ, avec un projet incluant centre de formation et professionnalisation, pourrait redistribuer les cartes. « Historiquement, Créteil n’a pas été fondé par des personnes issues de la communauté portugaise alors que nous, c’est le cas », rappelle l’entraîneur adjoint Tony Sebastião — mais l’argument identitaire ne suffit pas face aux moyens financiers d’un investisseur de cette envergure.
La question de la création d’une société sportive professionnelle, préalable habituel à toute structuration à ce niveau, est posée sans être tranchée. « On en parle, on en discute, mais ça sera une décision à prendre un peu plus tard », indique Baptista.
Dix journées pour confirmer une saison historique
Il reste dix journées à disputer. L’avance est d’un point sur Cannes, deux sur Nîmes. Le moindre faux pas dans un groupe resserré peut renverser la hiérarchie. Baptista le formule avec une prudence qui ressemble moins à de la modestie qu’à une lecture lucide du moment : « Ce n’est pas facile de rester premier et ce n’est pas forcément ce que l’on cherche aussi. Mais si cela arrive en fin de saison, j’en serais fier. »
Si la montée en National se concrétise, les questions en suspens — stade, budget, statut juridique — devront être tranchées rapidement. Le club qui a mis plus d’une décennie à remonter après la tentative de fusion manquée de 2002 sait ce que coûte une décision mal calibrée. Cette fois, le projet est construit différemment : sur des bases financières saines, un staff enraciné dans l’histoire du club, et une base de licenciés qui a plus que triplé en six ans. Ce n’est pas une garantie. C’est un point de départ sérieux.