Que devient Bernard Genghini ?

09/03/2026

Bernard Genghini : de Séville 1982 aux terrains alsaciens, l’itinéraire discret d’un grand du football français

Cinquième homme du carré magique, vainqueur de l’Euro 1984, 363 matchs en première division française et 117 buts — Bernard Genghini aurait pu devenir une icône des médias sportifs. Il a choisi l’Alsace, les terrains amateurs et le football de formation. À 68 ans, il suit de près la remontée du FC Sochaux et reste une figure tutélaire du football régional. Portrait d’un homme qui n’a jamais quitté le football, mais qui a toujours refusé d’en faire spectacle.

Bernard Genghini, enfant d’Issenheim : les racines qui expliquent tout

Soultz-Haut-Rhin, 18 janvier 1958. Bernard Genghini grandit à Issenheim, village du Florival, dans une famille marquée par les origines italiennes de son père — lui-même entraîneur du club local. Le football n’est pas un loisir dans cette maison, c’est une langue commune. Le garçon débute au FC Guebwiller, se prend pour Cruyff dans les rues du village, et ne croit pas une seconde à une carrière professionnelle.

En 1974, les dirigeants du FC Sochaux-Montbéliard le repèrent et lui proposent d’intégrer leur tout jeune centre de formation. Le père, prudent, pose la question qui résume tout : « Quel est le pourcentage de réussite de mon fils ? » La réponse — 80 % — allait s’avérer prophétique. Le garçon, « tout fin, avec l’air d’un clou », quitte ses études secondaires et monte vers la Franche-Comté. Ce déracinement d’adolescent, entre Alsace et Doubs, dessine déjà la ligne de force d’une trajectoire : un homme ancré dans ses terres, propulsé au sommet mondial, qui n’aura de cesse d’y revenir.

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FC Sochaux 1976-1982 : l’éclosion et le premier regret

Bernard Genghini dispute plus de 200 matchs sous les couleurs des Lionceaux et s’impose comme l’un des joueurs les plus marquants de l’histoire du club. En 1980, Sochaux termine deuxième du championnat — meilleur classement depuis les années 1930. L’année suivante, le club atteint les demi-finales de la Coupe de l’UEFA, exploit considérable pour une ville de cette dimension.

C’est lors du quart de finale retour contre le Grasshopper Zurich que Genghini inscrit ce coup franc en pleine lucarne à cinq minutes de la fin, offrant la qualification à un stade Bonal en délire : « C’était la première fois que je voyais Bonal exploser de la sorte. » Ces performances attirent l’attention de l’Inter Milan dès l’été 1981. Sochaux décline l’offre sans même en informer le joueur. Genghini l’apprendra plus tard par des journalistes parisiens. « Avec mes origines, jouer en Italie à 23-24 ans, ça aurait pu être top. » Le premier regret d’une carrière qui en comptera peu, mais qui pèsera longtemps.

Carré magique : genèse, apogée et sacre européen (1982-1984)

D’abord un trio

L’histoire du carré magique commence avec trois hommes, pas quatre. Michel Platini l’a dit lui-même : « Si l’on refait l’histoire, je pense que d’abord c’était un trio magique avec Alain Giresse, Bernard Genghini et moi. » Le milieu à trois se constitue lors du match de qualification France-Pays-Bas pour le Mondial 1982, avant que Jean Tigana n’y apporte l’équilibre défensif. Trois authentiques numéros 10 alignés ensemble — là où la plupart des sélections n’en toléraient qu’un seul — c’était une anomalie tactique, et une révolution.

Espagne 1982 : la demi-finale de Séville et le match le plus complet

Au deuxième tour, contre l’Autriche, Platini est absent. Genghini inscrit un superbe coup franc et livre ce qu’il considère comme sa meilleure performance en Bleu : « Je me suis vraiment senti épanoui. C’est mon match le plus complet, offensivement comme défensivement. » Alain Giresse en garde un souvenir précis : « Sa qualité tient à sa technicité et à son pied gauche magique. C’est le genre de joueurs qui respirent le football des pieds à la tête. »

La demi-finale de Séville contre l’Allemagne entre dans la légende. Les Bleus sont éliminés, l’échec est immense, mais il forge quelque chose. « On savait qu’on était passé à côté d’une finale et, peut-être, d’un titre de champion du monde. Il fallait se racheter. »

Euro 1984 : champion avec le statut de cinquième homme

Pour le championnat d’Europe à domicile, Michel Hidalgo ajoute Luis Fernandez au milieu. Son profil plus défensif marginalise peu à peu Genghini dans le onze de départ. Le quatuor officiel glisse de Platini-Giresse-Genghini-Tigana vers Platini-Giresse-Fernandez-Tigana. Genghini reste un joker décisif, mais sa place s’est rétrécie.

Lors du festival France-Belgique (5-0), les cinq milieux sont alignés ensemble pour la première et unique fois. Genghini, titulaire ce soir-là, ne l’a jamais oublié : « C’était la première fois qu’on jouait à cinq milieux. Je n’oublierai jamais ce match. » Le 27 juin 1984, la France remporte son premier titre au Parc des Princes. Quarante ans plus tard, Genghini mesure l’héritage : « Un titre, cela crée forcément des liens à vie. » Jean Tigana l’invite encore chez lui à Cassis chaque année. Luis Fernandez résume : « Je l’aime fort, Bernard. »

Saint-Étienne, Monaco, Marseille : les éclats et le destin contrarié

Saint-Étienne (1982-1983) : succéder à Platini dans le chaos

L’été 1982, Genghini rejoint l’AS Saint-Étienne avec la mission implicite de remplacer Michel Platini, parti à la Juventus. Il tombe dans un club en plein effondrement : scandale de la caisse noire, valse de présidents, limogeage de Robert Herbin. Malgré 10 buts en championnat — meilleur buteur du club ex-aequo —, il ne peut empêcher les Verts de sombrer à la 14e place.

Monaco (1983-1986) : le sommet

Sur le Rocher, Genghini retrouve son meilleur niveau. En trois saisons à l’AS Monaco, il dispute 129 matchs et inscrit 57 buts, chiffres remarquables pour un milieu offensif. Il remporte la Coupe de France 1985, inscrivant le seul but de la finale face au PSG. Il est aussi le premier buteur de l’histoire du Stade Louis-II, inauguré le 25 janvier 1985 par le Prince Rainier III.

Le 18 janvier 1986, jour de son 28e anniversaire, il marque quatre buts lors d’une victoire 9-0 contre le Bordeaux de Giresse et Tigana. « Après le neuvième but, le public monégasque s’est mis à crier : « Dix, dix, dix ! » » Giresse s’en amuse encore : « Bernard nous avait dit avant le match qu’il aimait bien jouer contre nous. »

Servette, Marseille, Bordeaux : la fin contrariée (1986-1992)

À l’été 1986, après la Coupe du monde au Mexique, Genghini rejoint le Servette Genève, où il croise un certain Lucien Favre. L’expérience dure quatre mois. Bernard Tapie le rappelle en France et le recrute à l’Olympique de Marseille. Un échange avec Bordeaux en 1988 — Vercruysse faisant le chemin inverse — l’envoie chez les Girondins. Quatre matchs. Une blessure grave au fessier gauche lors d’un entraînement met brutalement fin à sa carrière.

Au total : 363 matchs en première division française, 117 buts, une place dans le top 53 des meilleurs buteurs de l’histoire du championnat de France.

Vingt ans au service de Sochaux : la reconversion invisible (1995-2015)

Sa reconversion commence au FC Mulhouse, qu’il entraîne de 1992 à 1995, sans résultat marquant. Une pige comme commentateur pour Canal+ au lancement de la chaîne, puis pour Eurosport lors de la Coupe du monde 1998, lui offre une brève parenthèse médiatique — qu’il ne prolongera pas.

En 1995, il revient à Sochaux, alors relégué en D2. Commence alors un marathon de vingt ans : « Coach des U15, de l’équipe réserve en CFA, de l’équipe première en Ligue 1, directeur sportif, responsable du recrutement — j’ai quasiment occupé tous les postes. » Il contribue à la formation de Ryad Boudebouz et Marvin Martin, deux des plus beaux produits du centre sochalien des années 2000.

Martin se souvient d’un encadrant exigeant mais juste : « Quand il fallait nous gueuler dessus, il le faisait. On sentait que c’était affectif. Ce n’était pas pour nous détruire. » Éric Hély, éducateur des U19 durant cette période, est catégorique : « Pour moi, il est le meilleur joueur de l’histoire du club. »

Son départ en 2015 coïncide avec la prise de contrôle du groupe chinois Nenking — qui allait précipiter l’institution vers le gouffre.

La chute et la résurrection du FC Sochaux : Genghini en première ligne

En 2023, le FC Sochaux-Montbéliard, neuvième de Ligue 2, est rétrogradé administrativement en National par la DNCG. Le déficit prévisionnel atteint 22 millions d’euros que Nenking, frappé de plein fouet par la crise immobilière chinoise, ne peut combler. Dix-neuf joueurs sont libérés. Le spectre d’une relégation en National 3 plane sur un club fondateur du premier championnat professionnel français en 1932.

Genghini, qui a passé plus du tiers de sa vie dans cette institution, ne mâche pas ses mots : « triste et en colère » face aux « fossoyeurs » du club. Mais il croit en ce qu’il appelle « l’âme sochalienne ».

Le salut vient d’un groupe d’investisseurs locaux mené par Jean-Claude Plessis et Pierre Wantiez, porteurs du projet « FCSM 2028 ». Le club obtient l’autorisation de jouer en National pour la saison 2023-2024. Les anciens sont sollicités pour fédérer. Genghini répond présent : « Quand j’ai vu l’engouement des supporters et des partenaires, j’ai été rassuré. » Sa feuille de route est celle du pragmatisme : « Il faut fonctionner par étapes, comme Strasbourg qui était descendu encore plus bas il y a une dizaine d’années : d’abord remonter en Ligue 2, pour ne pas perdre le statut professionnel et le centre de formation ; ensuite stabiliser ; et enfin retrouver la Ligue 1, car Sochaux est un club historique — 66 saisons en première division. »

En mars 2026, le FC Sochaux occupe la 3e place du classement de National avec 42 points en 22 matchs, en course directe pour la montée en Ligue 2.

Bernard Genghini président de l’AGIIR Florival : le football à hauteur de village

En mai 2015, trois clubs du Florival fusionnent — le FC Guebwiller, les Italiens de Guebwiller et l’ASE Issenheim — pour créer l’AGIIR Florival. Genghini en prend la présidence, par choix de cœur autant que de cohérence : « J’ai effectué mes débuts au FC Guebwiller, mon nom est d’origine italienne et Issenheim est mon village. »

Le club évolue au stade « Bernard Genghini » d’Issenheim. L’intéressé en plaisante : « D’habitude, ils font ça quand tu n’es plus là. » La structure est l’une des plus importantes du football amateur alsacien : environ 500 licenciés, 33 équipes engagées, 90 dirigeants, trois sites à gérer. En 2016, il nomme Sébastien Cuvier, ancien coach des SR Colmar, au poste de directeur sportif : « Un club de 500 licenciés, ce n’est pas anodin. On avait vraiment besoin d’une personne compétente pour faire tourner la boutique. » Un partenariat est noué avec le Racing Club de Strasbourg. Le club est promu en Régional 2 en 2018 et participe au 5e tour de la Coupe de France.

Genghini voit presque tous les matchs, connaît les joueurs, les techniciens, les bénévoles. Yohan Mosteiro, éducateur au club, résume sobrement : « C’est une crème. » Il siège par ailleurs au comité directeur du FC Mulhouse, où il supervise le volet sportif avec l’ambition de ramener le club en National.

Pourquoi Bernard Genghini a choisi l’ombre

Platini a collectionné trois Ballons d’Or. Giresse a enchaîné les postes de sélectionneur en Afrique. Fernandez est passé par le banc du PSG et les plateaux de télévision. Genghini, lui, a disparu des radars médiatiques dès la fin de sa carrière de joueur — et c’est un choix.

Marvin Martin l’a compris avant les autres : « Bernard ne souhaitait peut-être tout simplement pas être exposé. La notoriété, il s’en fout. » Genghini lui-même l’admet, avec une lucidité rare dans le milieu du football : « Je tiens ça un petit peu de ma mère, cette idée de ne pas trop se mettre en avant. À certains moments, j’aurais dû faire preuve d’un peu plus de personnalité, avoir plus confiance en moi. Platini avait cette force que, même quand il ratait un but, il y retournait. Moi, je n’étais pas comme ça. » Alain Giresse, lui, refuse de réduire cette discrétion à un effacement : « La discrétion n’est pas synonyme d’effacement. »

La reconnaissance existe pourtant, intacte. L’AS Monaco lui consacre des hommages réguliers, le qualifiant de « gaucher virevoltant de la génération 80 ». L’ouvrage de Patrick Lemoine, L’Apogée du carré magique, publié chez Solar en mai 2024, revient en détail sur son rôle lors de l’Euro 84. Les Cahiers du football lui ont consacré en 2025 un long portrait nourri de témoignages de Giresse, Fernandez, Tigana et de ses anciens protégés. Et une dame de 80 ans, le croisant dans sa rue alsacienne, s’exclame encore : « Oh, il y a même des vedettes, ici ! »

Daniel Bravo résume : « Le souvenir que j’ai de Bernard est celui d’un joueur exceptionnel. »

Bernard Genghini en 2026 : retraité actif, regard tourné vers Sochaux

À 68 ans, Bernard Genghini mène une vie de retraité actif dans son Alsace natale. Il a quitté la présidence opérationnelle de l’AGIIR Florival mais reste une figure tutélaire du club et du football régional. Il suit de près la remontée de Sochaux, n’exclut pas de répondre si « un dernier projet dans le monde professionnel se présentait ».

Sa trajectoire dessine quelque chose de rare dans le football français : pas de reconversion dorée dans les médias, pas de poste de sélectionneur sous les tropiques, mais un ancrage territorial constant, un long service au football de formation et une fidélité à ses origines qui n’a jamais varié. « C’est ma fierté. Mon nom est reconnu dans le football et jusqu’en Italie, où mes cousins étaient fiers d’avoir un Genghini en équipe de France. Nous avons laissé une trace. »

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Théo Larnaudie est un journaliste spécialisé dans le football. Après avoir travaillé au sein de plusieurs médias européens, il a rejoint Sport Live en tant que chef de la rubrique football.

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