Le FC Nantes des années 90 a instauré un style de jeu précurseur, basé sur le collectif, bien avant le Barça de Guardiola.
« J’ai l’impression qu’à Nantes, à cette époque-là, nous avions trente ans d’avance ! » Jean-Claude Suaudeau n’a jamais aimé les effets de manche. Mais parfois, l’Histoire donne raison à ceux qui osent regarder derrière sans baisser les yeux.
Une idée de jeu née dans l’ombre de la D2
1960. Nantes est un club anonyme de D2. Il n’a ni palmarès, ni budget, ni joueurs remarquables. Il a pourtant une chose rare : une intuition. Celle de confier son équipe à un inconnu nommé José Arribas, réfugié espagnol venu avec des idées un peu trop légères pour le football français de l’époque. Le duel physique ? Rejeté. La longue balle vers l’avant ? Oubliée. Ce qu’il veut, c’est du mouvement, du jeu court au sol, de l’intelligence collective. Le ballon circule vite, les joueurs bougent encore plus. Le Brésil 1958 comme modèle. Nantes comme laboratoire.
A LIRE
Lionel Messi : sa vie racontée par ses tatouages
Arribas n’impose pas un style. Il forge une culture. Il veut que toutes les équipes du club – des minimes aux pros – jouent pareil. En 1978, il pose les bases de la Jonelière, centre de formation avant l’heure, creuset d’un jeu qui exige anticipation, disponibilité, et audace. Angel Marcos, ancien du club, résume : c’est le toque sud-américain, mais en version Loire-Atlantique.
Cette idée, ses successeurs vont la défendre comme un bien commun. Jean-Claude Suaudeau, puis Raynald Denoueix. Pas des entraîneurs, des passeurs. Leur obsession : la continuité. Pas de rupture, pas de star système. Le système prime, et ceux qui n’y entrent pas sont laissés de côté.
1994-95 : la saison où le jeu devient spectacle
1995, le sommet. Trente-deux matchs sans défaite. Le « jeu à la nantaise » atteint sa forme la plus aboutie. POL – Pedros, Ouédec, Loko – fait danser les défenses, comme Messi, Suarez et Neymar le feront vingt ans plus tard. Mais sans vedettariat, sans ego. Dominique Casagrande, gardien, le dit sans détour : il lui arrivait de devenir spectateur de son propre match, tant le jeu de son équipe le fascinait.
Un but reste : celui de Patrice Loko contre le PSG, août 1994. Une volée conclut une action où le ballon ne touche pas le sol. C’est un manifeste : vitesse, risque, insouciance. Pas une construction, une inspiration collective. Le football comme geste artistique, sans filtre ni calcul.
Le Barça ? Nantes le faisait déjà sans le savoir
Alors, Suaudeau exagère-t-il ? Le Barça de Guardiola s’inspire de la Masia, formée au toque et à la possession. Mais Jean-Michel Ferri, capitaine nantais, nuance : là où le Barça contrôle, Nantes récupérait haut, très haut. Du pressing avant que Klopp ne le nomme. Du mouvement sans la manie de la possession. Un style vertical, instinctif, exigeant. Et fluide, toujours.
L’ironie veut que les deux clubs ne se soient jamais croisés en compétition européenne. Sauf une fois, en août 1983, à Bordeaux. Un tournoi amical. Nantes, coaché par Suaudeau, affronte le Barça de Menotti. Maradona sur la pelouse. Match nul. Égalité dans le jeu.
Une identité sacrifiée sur l’autel du marché
Mais la suite diverge. Barcelone garde Xavi, Iniesta, Messi. Nantes vend Loko, puis Karembeu, puis Ouédec. La formation ne suffit pas quand les salaires s’emballent. L’arrêt Bosman vient balayer ce fragile édifice. Le titre de 2001 sera une parenthèse. Depuis, le club a perdu cette identité qui le rendait unique : ici, ce n’était pas le joueur qui imposait son style, mais le club qui dictait le sien.