L’Italie va-t-elle rater la Coupe du monde 2026 ?

24/03/2026

Pour la troisième fois consécutive, la Squadra Azzurra joue sa qualification en barrage. Un rendez-vous manqué de trop serait historique.

Le 26 mars 2026, à 20h45, le New Balance Arena de Bergame accueille l’un des matchs les plus lourds de sens de l’histoire récente du football italien. La Nazionale, quadruple championne du monde, affronte l’Irlande du Nord dans une demi-finale de barrage qui conditionnera sa présence au Mondial 2026 aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Une victoire ouvre la voie à une finale le 31 mars, en déplacement, contre le vainqueur de Pays de Galles – Bosnie-Herzégovine. Une défaite, elle, signerait une troisième absence consécutive à la plus grande compétition de football de la planète. Du jamais vu dans l’histoire d’une nation qui s’est longtemps crue au-dessus de tels périls.

« Seul quelqu’un sans sang dans les veines ne ressentirait pas de nervosité », a glissé le sélectionneur Gennaro Gattuso à quelques heures du coup d’envoi. Tout est dit.

La longue descente aux enfers

Pour saisir l’ampleur du vertige qui saisit aujourd’hui le football transalpin, il faut remonter le fil des désillusions. L’Italie n’a plus participé à un Mondial depuis le Brésil en 2014, où elle avait été éliminée dès la phase de groupes, après deux sorties de route similaires en 2010 en Afrique du Sud. Un pays qui avait remporté quatre titres mondiaux en 72 ans se retrouve à mendier sa place parmi les 48 équipes qualifiées.

En 2017, pour la première fois depuis 59 ans, la Squadra Azzurra ne parvient pas à franchir la porte d’un Mondial. L’élimination en barrage par la Suède, sur un nul 0-0 à Milan après une défaite 1-0 à Stockholm, déclenche une crise nationale. Puis, quelques mois seulement après avoir décroché le titre de champion d’Europe en 2021 sous Roberto Mancini, l’Italie touche le fond. En demi-finale de barrage, à Palerme, elle est éliminée 1-0 par la Macédoine du Nord, 67e nation mondiale, sur un but dans les dernières secondes. Un séisme sportif sans précédent dans l’histoire du calcio.

Ce qui devait suivre, sous Mancini d’abord puis sous Luciano Spalletti, aurait dû être une renaissance. Il n’en a rien été. L’élimination prématurée à l’Euro 2024 dès les huitièmes de finale, par la Suisse, a sonné comme un énième avertissement ignoré. Les qualifications pour le Mondial 2026 ont ensuite ouvert sur le pire des scénarios.

Le groupe I : la Norvège hors de portée

Dès juin 2025, l’Italie s’effondre 3-0 à Oslo face à une Norvège portée par Erling Haaland, Alexander Sørloth et Martin Ødegaard. La Gazzetta dello Sport titre en une : « Basta ! » Spalletti est licencié dès le lendemain. La fédération italienne tente d’approcher Claudio Ranieri, qui décline. C’est finalement Gennaro Gattuso, 47 ans, champion du monde 2006 en tant que joueur et figure volcanique du calcio, qui prend les commandes le 15 juin 2025.

Gattuso stabilise l’équipe face aux nations de second rang, avec notamment une victoire 5-0 contre la Lettonie à Bergame pour ses débuts. Mais il ne peut rien contre la domination totale de la Norvège. Le 16 novembre 2025, au match retour à San Siro, devant 70 000 spectateurs, l’Italie s’incline 4-1 malgré l’ouverture du score. Un doublé de Haaland achève les Azzurri. « Même pas le luxe d’un demi-regret : l’Italie s’est effondrée », écrit le Corriere della Sera. La Nazionale termine deuxième du groupe I avec 18 points, la Norvège première avec 24, ayant remporté la totalité de ses huit matchs.

C’est ainsi que l’Italie se retrouve, pour la troisième campagne de qualification consécutive, condamnée à passer par les barrages.

Le match de tous les dangers

Sur le papier, l’adversaire semble prenable. L’Irlande du Nord pointe au 69e rang mondial, quand l’Italie occupe la 12e place. Le bilan historique entre les deux nations penche nettement en faveur des Azzurri : 7 victoires, 3 nuls et une seule défaite en onze confrontations. L’Italie n’a d’ailleurs jamais perdu sur son sol face aux Nord-Irlandais, et le New Balance Arena de Bergame est un antre dans lequel elle affiche un bilan parfait.

Mais l’histoire réserve parfois de cruels rappels. En décembre 1957, c’est précisément l’Irlande du Nord qui avait infligé à l’Italie sa première élimination d’une phase de qualification mondiale à Belfast, signant une absence inédite pour le Mondial 1958. Cette blessure fondatrice, soigneusement enfouie dans les mémoires transalpines, refait surface soixante-huit ans plus tard.

Plus concrètement, la préparation italienne est émaillée d’absences inquiétantes. Federico Chiesa, convoqué pour la première fois depuis l’Euro 2024 dans un geste symbolique fort, a été renvoyé chez lui le 23 mars. Un inconfort physique doublé d’un manque de confiance en lui-même ont conduit Gattuso à trancher : « Quand je sens qu’un joueur hésite, je dois faire un choix. Nous avons décidé ensemble qu’il rentrait. » Alessandro Bastoni, Sandro Tonali, Gianluca Mancini et Gianluca Scamacca sont eux aussi indisponibles ou en condition réduite. Marco Verratti, pressenti dans la liste, manque l’intégralité des barrages pour une lésion au ménisque.

Du côté irlandais, le sélectionneur Michael O’Neill a parfaitement cadré l’enjeu psychologique : « C’est l’Italie qui a tout à perdre. » Son défenseur Brodie Spencer abonde : « Être outsiders nous convient parfaitement. » Cette équipe, habituée aux matchs âpres et compacts, a l’expérience des grandes soirées et le profil idéal pour verrouiller les espaces et punir sur corner.

Une crise qui dépasse le terrain

Les difficultés de la Nazionale ne relèvent pas du hasard. Elles sont le symptôme d’une crise de fond qui ronge le football transalpin depuis la fin de l’ère dorée des années 2000.

La Serie A est aujourd’hui le deuxième championnat au monde qui accorde le moins de temps de jeu aux joueurs de moins de 21 ans, derrière les Émirats arabes unis et devant l’Arabie saoudite. Le paradoxe est brutal : les sélections de jeunes italiennes continuent de sortir des talents prometteurs, mais ces joueurs ne franchissent pas le cap professionnel dans leur propre pays. L’exemple le plus parlant illustre l’absurdité du système : la Primavera de Lecce, championne d’Italie en 2023, alignait un onze de départ entièrement composé de joueurs étrangers, avec seulement sept Italiens sur les vingt-six inscrits dans l’effectif. Résultat : de plus en plus de jeunes talents transalpins s’exportent tôt vers la Premier League, privant le calcio de sa propre substance.

Le système de jeu souffre lui aussi d’une rigidité coupable. « Nous jouons encore un football un peu ancien. Les mentalités sont centrées sur le résultat et la défense », reconnaissent plusieurs analystes. L’usage excessif du 3-5-2, système abandonné depuis longtemps par les meilleures équipes européennes, bride la créativité offensive et réduit le rythme de jeu. L’ex-international Antonio Cassano est plus direct encore : « Cela fait quinze ans que cela dure. Nous manquons de rythme et de qualité. » Sous Gattuso, l’Italie a bien marqué de nombreux buts contre les nations faibles du groupe, mais n’a trouvé le chemin des filets qu’une seule fois en 180 minutes face à la Norvège. Un aveu de pauvreté face aux vraies équipes.

Cette crise de la sélection s’inscrit dans un tableau plus large : le déclin accéléré des clubs italiens en Europe. En 2026, pour la première fois depuis près de 40 ans, la Serie A risquait de ne placer aucun représentant en huitièmes de finale de la Ligue des Champions. L’Inter Milan, meilleure équipe du championnat, a été éliminée en barrages par le club norvégien Bodo/Glimt. La légende Gianni Rivera, Ballon d’Or 1969, a publiquement sonné l’alarme : la disparition des joueurs italiens d’exception correspond à une dérive profonde du football local, qui privilégie l’achat de talents étrangers au détriment de la valorisation des jeunes issus des centres de formation nationaux.

Face à ce constat, la fédération italienne (FIGC) a adopté fin 2025 une mesure corrective : exclure du calcul du « coût du travail élargi » les dépenses liées aux joueurs de moins de 23 ans sélectionnables en équipe d’Italie, afin d’inciter les clubs à investir dans leurs jeunes. Une réforme qui arrive tard, très tard, et dont les effets ne se feront pas sentir avant plusieurs années.

La question qui hante le pays

Après chaque barrage, après chaque défaite surprise, l’Italie se promet de tirer les leçons. Après l’humiliation macédonienne de 2022, les promesses de réforme avaient fleuri. Quatre ans plus tard, le pays se retrouve exactement dans la même situation, peut-être même plus fragilisé.

Gattuso a beau incarner le feu sacré et la combativité, il hérite d’un chantier colossal avec un mandat minimal. Même si l’Italie franchit l’obstacle nord-irlandais, elle devra ensuite aller gagner en déplacement, à Cardiff ou à Zenica dans une ambiance hostile, pour décrocher son billet. Chaque match est un piège. Et l’histoire récente des barrages italiens enseigne que le favori sur le papier peut très bien rentrer bredouille.

Pour que la Coupe du monde 2026 ait un goût de retrouvailles plutôt qu’une nouvelle cicatrice, il faudra à Bergame, le 26 mars au soir, bien plus que du talent individuel. Il faudra du courage collectif, de la maîtrise nerveuse, et peut-être un peu de la rage conquérante que Gattuso portait lui-même sur les pelouses, vingt ans auparavant.

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Théo Larnaudie est un journaliste spécialisé dans le football. Après avoir travaillé au sein de plusieurs médias européens, il a rejoint Sport Live en tant que chef de la rubrique football.