Auxerre : non, Guy Roux n’est pas mort !

24/03/2026

Malgré la lutte pour le maintien en Ligue 1, l’AJA célèbre ses 120 ans portée par l’héritage intact de son entraîneur légendaire.

Il suffit de croiser Guy Roux dans les rues d’Auxerre pour comprendre. Le bonnet toujours vissé sur la tête, l’oeil vif, la démarche alerte malgré ses 87 ans, il reçoit les regards et les sourires de ses concitoyens comme on reçoit un hommage silencieux. Pas une star qui parade, pas un ancien qui ressasse. Un homme qui appartient encore pleinement à sa ville, à son club, à son histoire. Depuis plus de soixante ans, Guy Roux et l’AJ Auxerre ne font qu’un. Et rien, ni les années de Ligue 2, ni les changements de propriétaires, ni les difficultés sportives du moment, n’a réussi à dissoudre ce lien.

La saison 2025-2026 est pourtant rude. Seize ans après le départ à la retraite de l’entraîneur légendaire, le club icaunais occupe la 16e place de Ligue 1 avec 19 points après 26 journées, une victoire en déplacement sur l’ensemble de la saison, et l’angoisse permanente d’un barrage de relégation. Mais à Auxerre, on sait depuis longtemps que la grandeur d’un club ne se lit pas uniquement au classement. Elle se lit dans ce qu’il est, profondément, depuis que Guy Roux en a fait ce qu’il est.

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Un destin bâti contre toute logique

L’histoire de Guy Roux à l’AJA commence en 1961 dans des conditions qui n’auraient pas dû mener bien loin. Le club évolue en Division d’Honneur, l’antichambre du football amateur régional. Le jeune entraîneur-joueur n’a pas encore 23 ans. Il n’a ni palmarès, ni réputation, ni moyens financiers. Ce qu’il a, c’est une vision et une obstination hors du commun.

En quatre décennies, il transforme ce club de province en acteur majeur du football français et européen. Montée en deuxième division en 1974, premier titre de champion de D2 en 1980, installation durable parmi l’élite française, demi-finales de la Coupe UEFA en 1993, quarts de finale de la Ligue des Champions en 1997, et surtout le doublé Coupe-Championnat en 1996, seul et unique titre de champion de France de l’histoire du club. Quatre victoires en Coupe de France complètent un bilan exceptionnel pour une ville de 40 000 habitants, faisant de Guy Roux le recordman de victoires dans cette compétition pour un même club, titre qu’il partage avec un seul autre entraîneur de toute l’histoire du football français. En 2025, la Fédération Française de Football lui a consacré un documentaire exclusif sur sa méthode, confirmation officielle que l’institution footballistique nationale reconnaît toujours en lui une référence pédagogique de premier plan.

Une double commémoration pour une saison hors du commun

La saison 2025-2026 revêt une charge symbolique particulière. Elle marque les 120 ans d’un club fondé en 1905 par l’abbé Ernest Deschamps, prêtre auxerrois qui voulait offrir aux jeunes de sa paroisse un espace d’épanouissement. Elle coïncide aussi avec les 30 ans du doublé historique de 1996. Une conjonction rare qui donne à cette année sportive difficile une densité mémorielle inhabituelle.

Le 11 mai 1996, l’AJ Auxerre devenait championne de France pour la première et unique fois de son histoire, une semaine après avoir décroché la Coupe de France face à Nîmes. Un exploit d’autant plus savoureux que l’équipe accusait dix points de retard sur le PSG à la mi-saison avant de réaliser la remontée. En janvier 2026, Guy Roux a accepté de se confier longuement à la presse régionale dans son fief auxerrois. « J’avais une équipe très forte », a-t-il déclaré, avec la sérénité de ceux qui n’ont plus rien à prouver. Laurent Blanc, héros de ce sacre, a célébré ses 60 ans en novembre 2025 sous les couleurs de l’AJA, rappelant combien cette génération reste viscéralement attachée au club qui les a révélés.

Pour les 120 ans, l’AJA a déployé un programme de célébrations à la hauteur de l’événement. Tout l’été 2025, une grande exposition photographique sur les Quais de l’Yonne a retracé l’histoire du club en accès libre pour tous. Un documentaire anniversaire de 45 minutes, coproduit avec une agence spécialisée, a raconté douze décennies d’histoire en images, archives et témoignages à l’appui. En décembre 2025, une soirée de gala au Théâtre d’Auxerre a réuni anciens joueurs, dirigeants et supporters pour clore une année entièrement placée sous le signe de la mémoire collective.

La Pagode, une fabrique de champions précurseur de son époque

Si l’héritage de Guy Roux a une adresse, c’est celle du centre de formation de l’AJA, baptisé la Pagode, situé route de Vaux à quelques centaines de mètres de l’Abbé-Deschamps. Dès la fin des années 1970, quand la quasi-totalité des clubs français misaient sur le mercato, Auxerre faisait le pari inverse. L’idée était aussi simple que révolutionnaire pour l’époque : aller chercher les meilleurs jeunes talents bien au-delà des frontières de l’Yonne, et leur offrir sur place tout ce dont ils avaient besoin pour progresser, hébergement, scolarité, terrains et encadrement.

Baptiste Malherbe, président exécutif du club, en résume l’esprit : « Nous avons été un des premiers clubs à organiser la formation telle qu’on la connaît maintenant, avec hébergement et internat dédiés. L’idée était d’aller chercher de très bons jeunes plus loin et de leur offrir tout sur place. La qualité du centre de formation a permis à l’AJ Auxerre de monter en Ligue 1, d’y rester pendant des années et de jouer en Coupe d’Europe. »

Les chiffres donnent la mesure du résultat. Depuis la création du centre, 201 jeunes joueurs sont devenus footballeurs professionnels sous les couleurs auxerroises. Dix-sept ont porté le maillot de l’équipe de France, parmi lesquels Éric Cantona, Basile Boli, Djibril Cissé, Philippe Mexès, Bakary Sagna, Abou Diaby ou Younes Kaboul. Bernard Diomède et Lionel Charbonnier, formés route de Vaux, sont devenus Champions du Monde en 1998. Le club a remporté à sept reprises la Coupe Gambardella, record absolu dans l’histoire de cette compétition nationale de jeunes.

Cette philosophie de formation ne se limite pas au football. Chaque début de saison, le club organise une cérémonie de remise de diplômes aux jeunes pensionnaires du centre, tradition directement héritée de l’époque Roux, qui exigeait que ses joueurs construisent aussi leur avenir en dehors du terrain. En octobre 2025, une vingtaine d’élèves ont été distingués lors d’une cérémonie précédant le match contre Lens. Bachelier et footballeur : à Auxerre, les deux ambitions n’ont jamais été contradictoires.

Une tribune, un maillot : l’héritage visible jusque dans les pierres

L’empreinte de Guy Roux sur le club ne se lit pas seulement dans les archives. Elle est inscrite dans la géographie physique de l’institution. La tribune officielle du stade de l’Abbé-Deschamps porte son nom : la Tribune Guy Roux. Baptiser une enceinte sportive du nom d’un entraîneur encore en vie est une rareté absolue dans le football français. Ce geste dit, mieux que n’importe quel discours, la place unique que cet homme occupe dans l’histoire du club.

Cette présence se retrouve jusque dans les tenues. Pour la saison 2025-2026, l’AJA a lancé un troisième maillot placé explicitement sous le signe de l’héritage, en hommage à la tenue portée lors de la saison 2002-2003, une des dernières grandes campagnes dirigées par Guy Roux. Sur l’étiquette intérieure, une formule résume l’identité profonde du club : « L’AJA est bâtie sur pierre, l’AJA ne périra pas. » Dans le contexte d’une saison difficile, ces mots sonnent comme une promesse autant qu’une déclaration de principe.

Pélissier, un héritier qui s’inscrit dans la durée

La continuité de l’esprit auxerrois sur le banc est incarnée depuis octobre 2022 par Christophe Pélissier. Cet entraîneur de 59 ans partage avec Guy Roux une trajectoire atypique dans le monde du football professionnel : lui aussi a gravi tous les échelons du football amateur, sans grande carrière de joueur, à force de rigueur, de patience et d’un travail acharné sur les fondamentaux. Sa philosophie, fondée sur le collectif, le pragmatisme et la solidarité, résonne comme un écho naturel à la méthode Roux.

Sa première saison complète à la tête de l’AJA s’est conclue par un titre de champion de Ligue 2 et le trophée UNFP du meilleur entraîneur de la division. Le club lui a proposé une prolongation de contrat jusqu’en 2027, justifiée officiellement par « l’alignement entre les ambitions et les valeurs du club et celles du technicien ». Même lors des mauvaises séries de la saison en cours, la direction n’a jamais vacillé dans son soutien. « J’ai confiance dans le staff et Christophe Pélissier pour réussir le maintien. On est dans le même bateau et il n’est pas coulé », a affirmé James Zhou, le propriétaire du club. Cette fidélité à un projet de long terme, à rebours des pratiques habituelles du football français, constitue en elle-même un hommage silencieux à l’esprit de durée que Guy Roux a incarné pendant quarante ans.

Sinayoko, enfant du club et visage d’un ADN intact

L’héritage rouxiste trouve sa traduction la plus vivante dans des trajectoires individuelles. Lassine Sinayoko, 26 ans, ailier international malien né à Bamako, en est l’incarnation parfaite pour cette génération. Arrivé à l’AJA en 2017 depuis un club amateur d’Île-de-France, il a gravi un à un tous les échelons de la filière auxerroise, de la réserve au titre de champion de Ligue 2, avant de s’imposer comme le joueur le plus important de l’effectif professionnel.

En janvier 2026, alors que plusieurs clubs convoitaient sa signature, il a fait le choix de prolonger son aventure avec l’AJA jusqu’en 2027. Un geste fort, dans un football où la fidélité est devenue une exception. Cette saison, son impact est considérable : impliqué dans 59% des buts de son club, avec 7 réalisations et 3 passes décisives sur les 17 premiers buts de l’AJA. Un joueur discret, acharné, façonné dans les valeurs du club. Le portrait craché de ce que Guy Roux s’ingéniait à produire et à protéger tout au long de son règne.

Un patriarche toujours présent, non sans zones d’ombre

À 87 ans, Guy Roux n’a pas renoncé à la parole publique. En janvier 2026, il s’exprimait longuement sur les 30 ans du doublé de 1996, déambulant dans Auxerre sous les regards complices de ses concitoyens. En octobre 2025, il était invité à Strasbourg pour témoigner de ce qu’il incarne selon ses hôtes : le sens du travail, de l’effort et du collectif, et cette conviction profonde que rien n’a de valeur sans mérite. Quelques semaines plus tard, il exprimait son émotion face au décès d’un confrère de sa génération, avouant commencer à ressentir le poids du temps qui passe.

Cette longévité médiatique n’est pas sans aspérités. En février 2026, des propos accordés à un quotidien régional sur le football féminin ont provoqué une polémique nationale. Invoquant des différences physiologiques entre hommes et femmes, il s’est montré très sceptique sur la pratique féminine du football, des déclarations largement condamnées par la presse et les acteurs du sport. La controverse a d’autant plus choqué que les féminines de l’AJA occupaient alors la première place de leur championnat. Cette sortie rappelle que la figure tutélaire d’Auxerre est aussi un homme de son époque, avec ses certitudes et ses angles morts.

Bâti sur pierre, debout dans la tempête

L’AJ Auxerre de 2026 est un club en tension. D’un côté, une saison sportive précaire, une lutte pour le maintien dans l’élite, un effectif contraint et un bilan comptable insuffisant. De l’autre, 120 ans d’histoire, une académie de formation parmi les plus réputées du pays, des tribunes pleines à chaque match à domicile, et la conscience d’appartenir à un club dont l’identité résiste à toutes les intempéries.

Ce paradoxe est la définition même de l’héritage rouxiste. Guy Roux n’a pas seulement bâti un palmarès. Il a construit une identité. Une identité capable de traverser les tempêtes avec une cohérence rare dans le football contemporain. Qu’un club de province dans une ville de 40 000 habitants continue de produire des professionnels, de maintenir une académie reconnue mondialement, de célébrer son histoire avec des expositions populaires et des cérémonies de remise de diplômes, tout en luttant pour sa place dans l’élite, dit quelque chose d’essentiel sur ce que signifie vraiment être un grand club.

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