Que devient Pete Sampras ?

22/05/2026

Pete Sampras a remporté 14 Grand Chelems, régné six ans numéro un mondial, puis disparu. Vingt ans après, il sort parfois prendre un café à Beverly Hills. C’est tout.

C’est un photographe qui documente la scène, en juin 2025. T-shirt Nike gris, short, lunettes de soleil noires. Pete Sampras, 53 ans à l’époque, traverse le parking d’un Starbucks de Beverly Hills, deux grandes boissons dans une main, un sac de provisions dans l’autre. Il salue quelqu’un d’un mouvement de menton, monte dans son véhicule. La photo fait le tour des sites de tennis non pas parce qu’il s’est passé quelque chose, mais parce qu’il ne se passe jamais rien.

Depuis sa retraite officialisée à l’US Open d’août 2003, Sampras n’a accepté aucun poste de commentateur, n’a entraîné aucun joueur professionnel, n’a assumé aucune fonction à l’ATP. Andre Agassi a fondé une académie scolaire à Las Vegas. Jim Courier commente pour Amazon Prime. Boris Becker a fait de son image une industrie. Sampras prend un café.

Un proche a indiqué : « Pete a toujours fui les avantages de la célébrité, car il s’est toujours considéré comme un joueur de tennis et un type ordinaire. Il adore rester chez lui. Il s’épanouit en tant que mari et père. » L’explication n’a pas varié depuis dix-huit ans. En juillet 2007, lors de son discours d’intronisation au International Tennis Hall of Fame de Newport, Sampras avait mis dix minutes pour tout dire, et avait conclu ainsi : « Je suis un tennisman, rien de plus, rien de moins. C’est plus qu’assez pour moi. Ça l’a toujours été. »

Il avait prévenu.

Le jour où le silence a cédé

Le 29 octobre 2023, l’ATP Tour diffuse un texte signé Pete Sampras sur ses réseaux sociaux. C’est la première prise de parole substantielle du champion depuis des années. Elle ne parle pas de tennis.

« Comme beaucoup le savent, je suis quelqu’un d’assez discret et réservé. Cependant, cette dernière année a été une période exceptionnellement difficile pour ma famille, et j’ai décidé de partager ce que nous traversons. »

Sa femme, l’actrice Bridgette Wilson-Sampras, a été diagnostiquée d’un cancer des ovaires en décembre 2022. Elle a subi une chirurgie lourde, traversé la chimiothérapie et poursuivi un traitement d’entretien ciblé. « Regarder quelqu’un qu’on aime faire face à un tel défi, c’est dur », a indiqué Sampras. « Mais voir nos fils se montrer si forts en soutien à Bridgette, à moi-même et l’un envers l’autre a été extraordinaire. »

Ce communiqué reste, à ce jour, sa dernière déclaration publique documentée. Il a rompu son silence non pour parler de lui-même, mais pour quelqu’un d’autre. Même logique que le Hall of Fame. Même cohérence.

Six ans numéro un, sept fois Wimbledon

De 1993 à 1998, Sampras a terminé chaque saison classé premier mondial, six années consécutives, un record à l’époque. Il a remporté 14 titres du Grand Chelem : sept Wimbledon (1993, 1994, 1995, 1997, 1998, 1999, 2000), cinq US Open (1990, 1993, 1995, 1996, 2002), deux Open d’Australie (1994, 1997). Roland-Garros ne lui a jamais cédé. Sa meilleure performance à Paris est une demi-finale, en 1996.

À Wimbledon, les chiffres sont d’une autre nature : 63 victoires, 7 défaites sur l’ensemble de sa carrière dans le tournoi. Entre 1996 et 2001, 31 matches consécutifs remportés sur le Centre Court.

Son style, service-volée, première balle à 220 km/h, revers à une main, n’est pas né par hasard. À sept ans, quand la famille Sampras quitte Washington D.C. pour Palos Verdes, en Californie, le jeune Pete frappe en deux mains. Son entraîneur Peter Fisher le convainc de passer au revers à une main pour ressembler à Rod Laver, l’Australien qu’il prend pour modèle depuis l’enfance. C’est sur ce pari technique que tout le reste sera construit.

Ce que la presse américaine a longtemps évité de mentionner : Sampras est atteint de thalassémie mineure, une forme héréditaire d’anémie courante chez les personnes d’origine méditerranéenne, son père et sa mère sont tous deux d’origine grecque. Il l’a confirmé lui-même dans un entretien accordé en 1997. La thalassémie mineure réduit le taux d’hémoglobine et, avec lui, la capacité à transporter l’oxygène dans le sang. Pour un athlète engagé dans des matches de cinq sets par temps chaud, les conséquences peuvent être sévères. Elles l’ont été.

Melbourne, New York, New York

Trois scènes. Elles disent ce que les statistiques ne disent pas.

Melbourne, 24 janvier 1995. Quart de finale de l’Open d’Australie. Pete Sampras affronte Jim Courier, mené deux sets à zéro (6-7, 6-7). Son entraîneur de longue date, Tim Gullikson, a été rapatrié aux États-Unis quelques jours plus tôt après un troisième épisode neurologique en quatre mois. Une tumeur au cerveau sera diagnostiquée peu après.

Au début du cinquième set, un spectateur crie depuis les tribunes : « Do it for your coach, Pete ! » Sampras s’arrête. Il s’assoit sur sa chaise, enfonce son visage dans une serviette et pleure sans pouvoir s’arrêter, devant 15 000 personnes et les caméras qui retransmettent le match en direct. Courier traverse le court et lui demande : « Ça va, Pete ? On peut faire ça demain si tu veux. » Sampras se lève. Il remporte les trois derniers sets 6-3, 6-4, 6-3. Dans son autobiographie publiée en 2008, il a indiqué : « C’étaient les dix minutes les plus longues de ma vie. »

Ce match a changé quelque chose dans la façon dont le public américain regardait Sampras. Avant Melbourne, il passait pour un champion sans émotions. Après Melbourne, la question s’est déplacée.

New York, 5 septembre 1996. Quart de finale de l’US Open contre l’Espagnol Alex Corretja. Le match dure 4h09. Cinquième set, jeu décisif. Sampras, déshydraté, épuisé, s’appuie sur sa raquette pour tenir debout. À 1-1 dans le tie-break, il se penche en avant et vomit contre la bâche du court, en direct à la télévision, devant 23 000 spectateurs. L’arbitre lui inflige un avertissement pour dépassement de temps. La foule siffle.

Corretja double-faute sur balle de match. Sampras gagne le tie-break 9-7, quitte le court, et s’effondre dans l’infirmerie où on lui perfuse deux litres de liquide intraveineux. Quelques jours plus tard, il remporte son quatrième US Open. Dans son autobiographie, il a indiqué : « J’ai joué un point et j’ai eu cette pensée : « Merde, je vais vomir. Je vais dégueuler, devant le monde entier ! » »

New York, 26 août 2002. Finale de l’US Open. Sampras contre Agassi. Mais avant d’en arriver là, il faut poser le contexte : quelques semaines plus tôt, Sampras avait perdu au premier tour d’un tournoi de préparation à Long Island contre Paul-Henri Mathieu, alors 55e mondial. À Wimbledon, en juin, il avait été éliminé au deuxième tour par Georg Bastl, joueur suisse repêché comme lucky loser et classé 145e mondial. Sampras n’était plus dans le Top 10.

À Flushing Meadows, il écarte successivement Greg Rusedski (3e tour, cinq sets), Tommy Haas (quarts), Andy Roddick (demies), Sjeng Schalken. Puis Agassi en finale : 6-3, 6-4, 5-7, 6-4. Son 14e et dernier titre du Grand Chelem. Ce soir-là, en conférence de presse, Sampras ne parle pas de retraite. Personne ne sait que c’est son dernier match professionnel, y compris lui. L’annonce officielle viendra un an plus tard, en août 2003, dans une salle de conférence de l’US Open. Sans larmes, sans discours. En dix minutes.

Wimbledon 2001 : l’unique fois

Le 2 juillet 2001, Roger Federer a 19 ans et est classé 15e mondial. Il dispute les huitièmes de finale de Wimbledon contre Pete Sampras, tête de série numéro un, qui n’a plus perdu dans ce tournoi depuis 1996, 31 victoires consécutives.

Le match dure 3h41. Federer bat Sampras 7-6, 5-7, 6-4, 6-7, 7-5. Sampras quitte le Centre Court, ramasse ses serviettes mouillées, les fourre dans son sac. Aux journalistes, il a déclaré : « Je suis bien sûr très déçu, mais ça n’allait pas durer éternellement. J’ai gagné ma part de matches serrés ici. Aujourd’hui, il ne manquait pas grand-chose. »

Ce sera leur unique confrontation sur le circuit professionnel. Un seul match, un seul résultat.

En septembre 2022, pour l’annonce de la retraite de Federer à la Laver Cup, Sampras enregistre une vidéo-hommage diffusée par l’ATP. Il y revient sur ce huitième de finale : « J’ai eu l’impression de rencontrer mon match. » Puis : « Je ne savais pas qu’en l’espace de vingt ans, tu aurais 20 Grands Chelems, que tu serais numéro un pendant des années, que tu dominerais notre sport. Tu vas manquer à notre jeu. » Federer lui répond publiquement : « Tu me manques, Pistol. Ta vidéo signifie tout pour moi. »

La vidéo de 2022 est, avec le communiqué d’octobre 2023, l’une des deux seules fois où Sampras s’est adressé publiquement depuis vingt ans. Les deux fois, il parlait de quelqu’un d’autre.

Ni coach, ni consultant, ni commentateur

Depuis 2003, les activités documentées de Pete Sampras tiennent en quelques lignes.

Entre 2004 et 2010, il a participé à plusieurs exhibitions caritatives aux États-Unis, dans un format où chaque ace frappé déclenchait un don à une association partenaire. En 2007 et 2008, il a remporté des tournois sur le circuit seniors à Boston et Athènes, sans jamais signaler l’intention d’y jouer de manière régulière. Il a possédé des parts du tournoi BNP Paribas Open d’Indian Wells pendant quelques années, revendues en 2009. En 2008, il publie A Champion’s Mind : Lessons from a Life in Tennis, coécrit avec le journaliste Peter Bodo, le seul endroit où il a accepté de parler de ses émotions, de ses doutes, de Tim Gullikson.

Le 16 mars 2019, à Indian Wells, il fait sa dernière apparition documentée dans un contexte tennistique. Federer s’est blessé au genou avant la demi-finale contre Nadal. Les organisateurs cherchent un programme de remplacement. Sampras accepte de jouer une exhibition en double avec Novak Djokovic contre Tommy Haas et John McEnroe. Il joue, sourit, repart. Ce geste improvisé constitue, à ce jour, sa dernière présence publique sur un court.

En novembre 2025, Boris Becker a indiqué que Ben Shelton devrait solliciter Pete Sampras ou Andre Agassi comme « super coach ». Sampras n’a pas répondu.

Il a été photographié à Beverly Hills au printemps 2025 avec ses habituelles boissons Starbucks. Il vit avec Bridgette Wilson-Sampras et leurs deux fils, Christian et Ryan. Il joue au golf. Il est fan des Los Angeles Lakers et de Formule 1. Et le monde du tennis continue de débattre de sa place dans l’histoire, sans pouvoir lui poser la question directement, parce qu’il ne prend plus les appels.

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Fan de basket depuis son plus jeune âge, Romain Dujardin a vécu dix ans aux États-Unis, où il a couvert la NBA en tant que pigiste pour des médias américains.

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