570 millions d’euros de pertes cumulées, quatrième club le plus déficitaire d’Europe, et un seul recours : aller chercher des leçons chez le Petit Poucet breton.
Début mai 2026, Grégory Lorenzi, directeur sportif du Stade Brestois depuis 2018, était sur le point de signer sur la Côte d’Azur. Un accord verbal avait été évoqué entre les deux parties. L’Olympique de Marseille a fait le forcing, via le cabinet Excel Sports Management mandaté par Stéphane Richard, futur président du club. Lorenzi a choisi Marseille. Le club le plus titré de France a dû batailler pour recruter le directeur sportif d’une ville de 140 000 habitants. Il ne viendra pas seul : son frère Yannick, binôme au recrutement depuis les débuts à Brest, fait partie du package.
Frank McCourt avait fixé un cahier des charges en trois adjectifs : « bâtisseur, humble, lucide sur la situation de l’OM et du football français ». Trois mots qui n’avaient pas souvent résonné à la Commanderie.
De la Ligue 2 à la Ligue des champions
En 2016, quand Lorenzi arrive à Brest comme coordinateur sportif, le club végète en deuxième division. Huit ans plus tard, il dispute la phase de groupes de la Ligue des champions. La trajectoire n’est pas un accident.
Sa méthode tient en une phrase qu’il répète volontiers : « Je ne construis pas un mercato à travers des noms. » Concrètement, cela signifie aller chercher des joueurs dans des championnats inférieurs ou sous-cotés, à prix maîtrisés, avec une marge de progression qui rend la revente possible. Ibrahima Diallo, Romain Perraud, Lucien Agoumé, Martin Satriano ont emprunté ce chemin. Mahdi Camara aussi, moqué à son arrivée, cédé à Rennes pour 8 millions d’euros. « Quand je prends Mahdi, les gens ont critiqué », a indiqué Lorenzi. La critique avait duré une semaine. À Brest.
En 2024, qualifié pour la Ligue des champions, Lorenzi refuse de dépenser les revenus UEFA pour recruter des profils de standing. « Dépenser entièrement l’argent qu’on a gagné pour se rendre plus attrayant, on aurait pu le faire, mais quid de la suite ? », a-t-il déclaré au Monde. Laurent Koscielny, directeur sportif de Lorient, l’a depuis cité comme référence du recrutement à budget contraint en Ligue 1. Son nom avait circulé à Rennes dès 2024.
Pendant ce temps, la masse salariale de l’OM atteignait 153 millions d’euros.
104 millions de déficit en un an
La Direction nationale du contrôle de gestion a certifié en avril 2026 un résultat net négatif de 104,788 millions d’euros pour la saison 2024-2025, le pire bilan enregistré depuis le rachat du club par McCourt en 2016. Le déficit cumulé sur dix exercices approche désormais 570 millions d’euros, soit une perte moyenne supérieure à 60 millions par saison.
L’absence de compétition européenne cette saison a aggravé l’hémorragie : les recettes ont chuté de 34 % en un an, hors transferts. Dans son panorama annuel publié en février 2026, l’UEFA classe l’OM au rang des quatre clubs européens les plus déficitaires, derrière Chelsea, l’Olympique Lyonnais et Tottenham. La dette sur les transferts, qui s’établissait à 35 millions d’euros en 2022, a atteint 171,6 millions au 30 juin 2024, et approchait les 200 millions fin avril 2026. Le président de la DNCG, Jean-Marc Mickeler, a qualifié la situation du club de « très inquiétante ».
L’OM avait par ailleurs pris des engagements auprès de l’UEFA en 2022 dans le cadre d’un accord de règlement : limiter le déficit cumulé à 60 millions d’euros sur trois saisons. Les pertes réelles sur la période atteignent 157 millions.
Un PDG d’Orange pour présider le Vélodrome
Le 9 avril 2026, Frank McCourt a nommé Stéphane Richard président délégué de l’Olympique de Marseille, avec une prise de fonctions fixée au 2 juillet. Richard a 64 ans, un diplôme d’HEC, une expérience de directeur de cabinet auprès de Jean-Louis Borloo puis de Christine Lagarde au ministère de l’Économie, et onze ans à la tête du groupe Orange. Il a succédé à Pablo Longoria, évincé en février 2026, après un intérim assuré par Alban Juster.
Sa feuille de route annoncée lors de sa conférence de presse de nomination : « inaugurer et incarner une période de sérieux, d’apaisement, de stabilité ». Sur RTL, il a ajouté que « la première chose dont ce club a besoin, c’est d’une certaine stabilité ». Le signal envoyé par McCourt est lisible : le problème de l’OM n’est plus d’abord sportif. Un technocrate de la gouvernance d’entreprise gère le haut, un spécialiste du football low-cost gère le sportif.
67 000 places et un budget de fortune
Lorenzi lui-même a décrit le poste marseillais comme « un grand bond en avant dans sa carrière », à « un niveau au-dessus » de Brest. La formule est prudente. Elle sous-estime probablement ce qui l’attend.
Le Vélodrome accueille 67 000 spectateurs, un public dont les attentes ont été façonnées par vingt ans de recrutements ostentatoires, de Florian Thauvin à Dimitri Payet, jusqu’aux dépenses de l’ère Roberto De Zerbi. À Brest, Lorenzi opérait dans une discrétion que Marseille ne connaît pas. Chaque recrue y est analysée en direct, chaque signature débattue sur les antennes. Le premier mercato « à la brestoise » sera scruté avec une intensité que le Stade Francis-Le Blé n’a jamais connue.
L’attractivité du club pose un problème supplémentaire. Lorenzi indiquait en janvier 2025 que la participation à la Ligue des champions n’avait pas rendu Brest attractif pour certains profils, en raison de la méconnaissance du club sur la scène européenne. L’OM dispose d’une marque mondiale, mais sans compétition continentale, avec un passif financier de cette ampleur et une succession de crises managériales documentées, la marque ne suffit plus.
Le vestiaire, lui, est déjà tourné vers la sortie. Selon L’Équipe, 80 % des joueurs se voient ailleurs. Mason Greenwood, valorisé jusqu’à 40 millions d’euros, est la principale variable d’ajustement budgétaire de l’été, moins un choix sportif qu’une nécessité comptable. Le poste d’entraîneur est vacant : Habib Beye, nommé le 18 février 2026 après le départ de De Zerbi, quitte le club au terme de la saison. Trouver un technicien prêt à travailler avec un budget contraint dans un environnement de pression maximale constitue la première tâche concrète de Lorenzi.
Préparer la vente, pas le titre
En mars 2026, dans les colonnes du Journal du Dimanche, Frank McCourt a officiellement ouvert la porte à une cession : « Je pense que c’est le moment d’entamer ce processus parce que je veux vraiment que Marseille passe au niveau supérieur. » Deux scénarios sont sur la table : une vente totale pour 1,2 milliard d’euros, ou une ouverture du capital à hauteur de 30 %, valorisant cette participation à environ 400 millions. Des fonds qataris, des investisseurs nord-américains et un conglomérat saoudien auraient manifesté un intérêt. La valorisation à 1,2 milliard est jugée excessive par plusieurs observateurs, pour un club qui a perdu plus de 100 millions sur le seul dernier exercice.
La logique du recrutement de Lorenzi s’éclaire dans ce cadre. Un club avec une masse salariale réduite de 30 à 35 %, des dettes sur les transferts en baisse et une balance achat-vente équilibrée présente un bilan plus défendable face à un repreneur potentiel. C’est précisément ce que le modèle brestois produit sur dix ans. Lorenzi n’a pas été recruté pour ramener la Ligue des champions au Vélodrome. McCourt lui demande de rendre les comptes assez présentables pour que quelqu’un d’autre, un jour, puisse s’en charger.