Que devient Bernard Lama ?

06/03/2026

En 2001, quand ses coéquipiers champions du monde signent des contrats de consultant ou s’installent en région parisienne, Bernard Lama prend l’avion pour Cayenne. Pas une retraite dorée, pas un repli — une décision. À 38 ans, l’ancien gardien du PSG tourne le dos au star-system du football français pour rejoindre la Guyane, où son père a été maire pendant 35 ans et où sa mère vit toujours. Ce choix, radical dans un milieu qui valorise la visibilité permanente, est la clé de tout ce qui suit.

Vingt-cinq ans après sa dernière saison professionnelle, Bernard Lama, 62 ans, mène trois chantiers en parallèle : une entreprise industrielle en Guyane, un centre de formation humaniste au Sénégal, et une activité de conseil dans le football professionnel. Aucun n’a été construit vite. Aucun ne cherche les projecteurs.

Bernard Lama et Dilo Guyane : dix ans de patience avant la première bouteille

L’idée naît en 1999, pendant qu’il joue encore au PSG. Bernard Lama identifie un manque évident : la Guyane, territoire riche en ressources hydriques, n’a aucune entreprise locale d’embouteillage d’eau de source. Il décide d’en créer une. Ce qui aurait pu prendre deux ans en prend douze. Les démarches administratives s’accumulent, les obstacles se multiplient. La première production de Dilo Guyane sort en novembre 2012.

L’usine, implantée à Montsinéry-Tonnegrande à une trentaine de kilomètres de Cayenne, pompe l’eau dans des aquifères souterrains à 60 à 80 mètres de profondeur, sans traitement chimique. Aujourd’hui, l’entreprise emploie 19 personnes et écoule environ 9 millions de bouteilles par an, soit 35 % du marché de l’eau en bouteille sur le territoire.

En 2023, un projet de décharge à proximité immédiate du site de pompage menace directement la viabilité de l’entreprise. « S’il y a le moindre doute sur la qualité de nos produits, leur valeur s’effondre », alerte alors le directeur Georges Euzet. La mobilisation paie : en octobre 2024, les élus de la Communauté d’agglomération du Centre-Littoral abandonnent le projet. En janvier 2026, Lama annonce la construction d’une deuxième usine — signal clair que le pari industriel est désormais solide.

Ce que Dilo révèle de sa conception du territoire est direct : « On ne peut pas être heureux quand on voit la pauvreté ici. Il y a tellement d’inégalités. Ici, 50 % des gens vivent sous le seuil de pauvreté, il y a des problèmes de santé, d’éducation, 10 000 gosses sans école. » L’entreprise n’est pas une lubie d’ancien footballeur. Elle s’inscrit dans une logique d’ancrage durable dans un territoire qui en manque cruellement.

Institut Diambars au Sénégal : quand le football finance l’éducation

Le deuxième chantier ne naît pas d’une stratégie philanthropique mais d’une amitié. Bernard Lama et Jimmy Adjovi-Boco se sont connus au LOSC puis au RC Lens. C’est de cette relation qu’émerge en 2003 l’idée de l’Institut Diambars — « champions » ou « guerriers » en wolof — cofondé avec Patrick Vieira et Saer Seck, implanté à Saly sur 15 hectares.

La répartition des rôles est nette : Lama assure la vision, la stratégie et les contacts institutionnels ; Vieira prend en charge la communication. Le projet n’est pas un centre de formation classique. Sa raison d’être est formulée ainsi : « faire du foot passion un moteur d’éducation. » La sélection des jeunes pensionnaires se fait donc sur deux axes simultanés — le niveau sportif et le projet scolaire.

Les résultats valident le modèle. Depuis 2003, plus de 500 joueurs ont été formés, dont plus de 60 évoluent aujourd’hui au niveau professionnel. Le taux de réussite au baccalauréat avoisine 80 %. Sur le plan sportif, l’équipe professionnelle de Diambars a été sacrée championne du Sénégal en 2013 et a remporté la Coupe de la Ligue sénégalaise en 2016 et 2019. Parmi les anciens pensionnaires : Idrissa Gana Guèye, Bamba Dieng, Mikayil Faye, Saliou Ciss — plusieurs d’entre eux ont contribué au sacre du Sénégal à la CAN 2021.

En 2025, Diambars affiche une présence grandissante de ses joueurs dans les grands championnats européens, de la Ligue 1 à la Bundesliga. La même logique de construction patiente que Dilo : aucun résultat spectaculaire immédiat, une exigence de durée.

Conseil aux clubs et regard sur le football africain : la troisième vie de Bernard Lama

Début 2026, Bernard Lama révèle avoir monté une nouvelle structure avec un associé, destinée à « suivre les jeunes et accompagner les clubs dans leur organisation ». Il mentionne également une activité au Maroc, notamment autour de Berkane, où il dit apprécier « le travail qui y est réalisé ». Les contours précis de cette activité restent discrets — cohérent avec un homme qui n’a jamais communiqué sur ses projets avant qu’ils n’existent.

C’est dans ce cadre qu’il prend position en février 2026 sur Lucas Chevalier, le jeune gardien recruté par le PSG pour succéder à Gianluigi Donnarumma et vivement critiqué après des débuts difficiles. « Lucas Chevalier est un garçon de 23 ans qui a déjà atteint un très haut niveau à Lille, mais qui n’a pas encore l’expérience d’un gardien de 28 ans ayant connu plusieurs grands clubs. Il faut lui laisser du temps. » Il ajoute que « l’atmosphère qui entoure le PSG, tant que tu ne la vis pas, tu ne peux pas la comprendre ni la gérer. » Un avis qui pèse d’autant plus qu’il vient de quelqu’un qui a précisément vécu cette pression depuis les cages parisiennes.

Sur le football africain, son regard est celui d’un observateur engagé. Présent en Côte d’Ivoire lors de la CAN précédente, il a suivi de près l’édition 2025 au Maroc : « Le niveau des sélections africaines s’est vraiment élevé. Le niveau technique ainsi que l’intensité n’étaient pas les mêmes que cette année. » Une évolution qui n’est pas sans lien avec ce que des structures comme Diambars ont commencé à produire il y a vingt ans.

Ce que le parcours de Bernard Lama dit du football français

Le cas Lama est un révélateur discret mais implacable. Dans un milieu où la reconversion des anciens internationaux s’organise principalement autour de la télévision, du conseil en image ou de l’investissement immobilier, il a choisi de créer une entreprise industrielle dans un territoire ultra-marin, de bâtir une institution éducative en Afrique de l’Ouest, et de travailler dans l’ombre du football professionnel sans chercher à en occuper la scène.

Le football français sait produire des champions. Il sait beaucoup moins quoi faire d’eux une fois qu’ils ont raccroché les gants. Bernard Lama, lui, a réglé la question seul — et à sa façon.

Image placeholder

Théo Larnaudie est un journaliste spécialisé dans le football. Après avoir travaillé au sein de plusieurs médias européens, il a rejoint Sport Live en tant que chef de la rubrique football.

Laisser un commentaire