Il figure parmi les cent meilleurs footballeurs de l’histoire selon Pelé, a porté le brassard de capitaine de l’équipe de France avant tous les autres, et s’étonne encore qu’on l’interpelle dans la rue.
Une retraite tranquille en Gironde, loin des anciens vestiaires
Marius Trésor n’a jamais quitté la région bordelaise. Depuis la fin de sa carrière de joueur en 1984, il s’est enraciné en Gironde avec la même constance qu’il mettait à couvrir son couloir gauche. À 76 ans, sa vie suit un rythme mesuré. Trois fois par semaine, il retrouve son ami Yannick Stopyra dans une salle de remise en forme du quartier. Le reste du temps, il suit le football à la télévision, avec une affection marquée pour le FC Barcelone et le Bayern Munich. « Tout se passe bien. J’ai une télé qui fonctionne, donc je suis devant la plupart du temps », confiait-il au Figaro en août 2025, avec le flegme tranquille qui caractérise ses apparitions publiques.
Rien dans cette existence ne ressemble à la retraite ostentatoire d’un ancien international. Pas de fondation médiatisée, pas de plateaux de télévision en continu. Un homme installé dans sa région d’adoption depuis plus de quarante ans, qui disait en 2020 : « C’est impossible de ne pas s’attacher à une région aussi charmante. »
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2025 : l’année où la Guadeloupe a rendu hommage à son enfant
Le 18 janvier 2025, trois jours après son 75e anniversaire, le stade de Valette à Sainte-Anne a officiellement pris le nom de « stade Marius Trésor ». Des milliers de Guadeloupéens ont fait le déplacement pour cette cérémonie, en présence du maire Francs Baptiste et de nombreuses figures du football français — Alain Giresse, Robert Pirès, Sidney Govou, Christian Karembeu, entre autres.
Ce que l’événement ne dit pas immédiatement, c’est que Trésor avait refusé cet honneur à deux reprises auparavant. « Dans mon esprit, on donnait le nom d’un stade à une personne décédée », expliquait-il à France-Antilles. C’est une troisième municipalité, et la pression amicale de ses proches, qui l’ont finalement convaincu d’accepter. Le stade avait été rénové entre 2021 et 2025 — éclairages, réhabilitation des terrains, centrale photovoltaïque — pour un investissement de 1,3 million d’euros de la Région Guadeloupe. Un match de gala a suivi la cérémonie, les bénéfices reversés à l’école de football de la Juventus de Sainte-Anne, le club qui l’avait formé.
La même année, ses enfants Thierry et Julie, tous deux anciens journalistes, ont réalisé un documentaire de 52 minutes intitulé Mon père Marius Trésor, produit par Comic Strip Productions pour France Télévisions. Diffusé sur La 1ère puis sur France 2, le film rassemble des témoignages de Michel Platini, Zinédine Zidane, Lilian Thuram et Jules Koundé. Platini y résume : « Marius, il était imbattable. C’était un lion, c’était la moitié de la garde noire. C’était la base de notre équipe. » Présenté en avant-première au Festival FIFAC en octobre 2025, le documentaire constitue la première fois que Trésor se livre à travers un prisme familial autant que sportif.
La blessure Girondins : quarante ans de vie, une liquidation judiciaire
Il y a un sujet sur lequel Marius Trésor ne parvient pas à la sérénité. Les Girondins de Bordeaux, relégués administrativement en National 2 après leur liquidation judiciaire, représentent pour lui une plaie ouverte. « C’est terrible. Avec Patrick Battiston et Yannick Stopyra, quand on discute du club et quand on voit sa situation, on se dit que ce n’est pas normal. C’est difficile à vivre », déplorait-il dans Le Figaro.
Le contraste est saisissant avec ce qu’il décrit de son arrivée au club en 1980, sous la présidence de Claude Bez : « On peut dire ce qu’on veut du président Bez mais j’ai rarement vu un président tenir autant sa parole », rappelait-il sur Europe 1 en février 2025. C’est sous cette présidence qu’il avait décroché le seul titre de champion de France de sa carrière en club, en 1984 — l’année même où il raccrocha les crampons, contraint par des blessures répétées au dos.
Premier capitaine noir des Bleus : un pionnier avant que le mot existe
En 1976, Marius Trésor devient le premier joueur d’origine antillaise à porter le brassard de capitaine de l’équipe de France. La question identitaire ne structurait pas encore le débat public autour du sport, mais le geste avait une portée que la suite de l’histoire allait révéler. Avec Jean-Pierre Adams, il formait ce que la presse surnommait « la garde noire » — une association défensive d’un niveau exceptionnel, et une rupture symbolique dans la représentation du football français.
Soixante-cinq sélections, quatre buts, vingt-trois fois capitaine. Une quatrième place à la Coupe du monde 1982, avec cette équipe de France qui reste dans les mémoires comme l’une des plus séduisantes sans avoir remporté le titre. En 2004, Pelé l’intègre au FIFA 100, liste des cent plus grands footballeurs vivants. En 2022, So Foot le classe 13e dans son palmarès des meilleurs joueurs de l’histoire du championnat de France.
Lilian Thuram, dans le documentaire de 2025, reconnaît en lui un modèle pour toute une génération de joueurs afro-antillais. La filiation est directe et documentée.
Jules Koundé et la formation : l’œuvre invisible de l’après-carrière
Après avoir brièvement travaillé comme représentant pour Pernod Ricard, Trésor est revenu rapidement au football par la porte de la formation. De 2007 à 2015, il a entraîné la réserve des Girondins de Bordeaux en CFA et CFA2, aux côtés de Patrick Battiston. C’est dans ce cadre qu’il a croisé la trajectoire d’un jeune défenseur prometteur. Jules Koundé, aujourd’hui international au FC Barcelone, témoignait en décembre 2025 sur Guadeloupe 1ère : « J’ai eu la chance de le côtoyer en équipe réserve, où il était l’adjoint de Patrick Battiston. Je me souviens de précieux conseils qu’il m’a donnés. » Dès 2017, Trésor avait identifié le joueur : « C’est l’un de nos meilleurs jeunes, appelé à un bel avenir. » Son rôle au sein du club s’est poursuivi jusqu’en 2020 environ, entre supervision et consulting.
Une légende qui ne se reconnaît pas dans le miroir
En 2021, Trésor a publié son autobiographie Au-delà de mes rêves chez City Éditions — la première fois qu’il retraçait publiquement l’intégralité de son parcours, des plages de Sainte-Anne aux grands stades européens. En février 2026, un portrait lui a été consacré dans la série Passé composé, figures du siècle sur INA.fr.
Sur Europe 1, il s’étonnait encore en février 2025 : « Je suis étonné quand les gens m’arrêtent dans la rue pour me dire « Bravo pour votre carrière ». » Son fils Thierry, lors de l’inauguration du stade en Guadeloupe, formulait ce que son père ne dira jamais lui-même : « Il ne s’en rend pas forcément compte, mais il est considéré comme une légende. »
Marius Trésor, lui, regarde le Barça à la télé depuis sa Gironde.