De Buenos Aires à Naples, Maradona a bouleversé le football et laissé un héritage aussi flamboyant que controversé.
C’est une histoire argentine aux allures de tragédie grecque. Une de ces destinées hors normes qui traversent le siècle avec fracas, entre génie et désastre. Celle d’un enfant pauvre devenu roi. D’un roi devenu mythe. D’un mythe foudroyé par ses propres flammes. Diego Armando Maradona, « el Pibe de Oro », gamin des rues et dieu des stades, fut tout cela à la fois – et peut-être davantage encore.
L’Ascension d’un prodige (1960-1984)
C’est dans la banlieue de Buenos Aires, à Lanús, que tout commence, le 30 octobre 1960. Diego n’a pas encore foulé une pelouse qu’il porte déjà sur ses épaules le poids d’une famille nombreuse. Il n’est pas l’élève modèle dont rêvent les instituteurs, mais dès que le ballon roule sur le bitume ou la poussière, le monde autour de lui s’évanouit. Il joue. Il joue comme on respire, avec l’urgence de ceux qui n’ont rien et l’élégance de ceux qui devinent tout.
À dix ans, il entre dans un club. À quinze, il débute avec les professionnels d’Argentinos Juniors. L’Argentine découvre, médusée, un jeune prodige qui voit le jeu avant les autres. En 1978, il n’est pas retenu pour la Coupe du monde, et pourtant son nom est déjà sur toutes les lèvres. En 1981, il rejoint Boca Juniors, cette cathédrale du football populaire, où il entre en religion.
Le grand départ pour l’Europe s’annonce en 1982 : direction Barcelone. Le Barça croit avoir trouvé son messie. Maradona y brille, inscrit 38 buts en 58 rencontres, décroche la Coupe du Roi face au Real Madrid et s’impose comme le meilleur joueur du championnat. Mais les dribbles qui enivrent sur le terrain se doublent d’excès qui dérangent en dehors. Le courant ne passe plus. Le divorce est inévitable. Pourtant, même loin des projecteurs, la magie opère : en août 1983, lors d’un tournoi amical à Bordeaux, il affronte Nantes et, fidèle à lui-même, inscrit deux buts. Rien n’est jamais anodin avec Maradona.
L’Apogée : Le Roi de Naples et du Monde (1984-1990)
C’est en Italie, à Naples, que Maradona trouve son royaume. En 1984, il signe dans un club modeste, presque oublié. Il n’y découvre pas seulement une équipe, mais une ville. Et bientôt, une patrie d’adoption. Naples l’adopte, il le lui rend bien. Il en fait un bastion, un chant d’espoir face aux puissances du Nord. Les Napolitains n’avaient jamais vu ça. Deux Scudetti, une Coupe UEFA, et surtout une fierté retrouvée.
Mais l’histoire n’aurait pas été complète sans le Mexique. En 1986, Maradona, capitaine de l’Argentine, porte l’équipe nationale à bout de bras. Son rêve d’enfant devient réalité. Il remporte la Coupe du monde avec un panache rarement vu. Le quart de finale contre l’Angleterre entre dans la légende : une main invisible qui trompe Shilton, puis une course folle, quatre minutes plus tard, où il efface six joueurs, comme s’il réécrivait les lois du sport sous les yeux du monde. En demi-finale, il marque encore deux fois contre la Belgique. Et en finale, il délivre la passe décisive. L’Argentine est sacrée, et Maradona est au sommet de l’Olympe.
La Chute : Démons et fin de carrière (1991-1997)
Mais même les dieux s’égarent. Le début des années 90 marque la fin de l’ascension. En 1991, une première sanction tombe : contrôle positif à la cocaïne. Suspendu quinze mois, il doit quitter Naples. L’idole vacille. Il tente un retour pour la Coupe du monde 1994, aux États-Unis. L’espoir renaît, avant d’être cruellement brisé : cette fois, c’est l’éphédrine qui le trahit. Maradona quitte le tournoi, seul, sans gloire.
Sa fin de carrière, loin des sommets, ressemble à une fuite en avant. FC Séville, Newell’s Old Boys, puis un retour à Boca Juniors entre 1995 et 1997. Le feu sacré vacille, mais ne s’éteint jamais tout à fait. Une rumeur aujourd’hui oubliée a failli bouleverser le football français : en 1989, Maradona aurait pu signer à l’Olympique de Marseille. Michel Hidalgo avait été envoyé par Bernard Tapie pour convaincre le génie. Mais le secret a fuité, et Naples, furieux, bloque le transfert. Le rendez-vous ne se fera pas.
L’Héritage et l’après-carrière
Même sans crampons, Maradona ne disparaît jamais. Il revient, encore et toujours. Sélectionneur de l’Argentine entre 2008 et 2010, entraîneur de Gimnasia La Plata jusqu’à ses derniers jours, il continue d’habiter le monde du football comme une ombre flamboyante. Le 25 novembre 2020, son cœur s’arrête. Il avait soixante ans. Une vie courte, mais pleine à craquer.
Son fantôme plane encore, notamment sur Lionel Messi, cet autre génie né de la pampa. Entre les deux, une relation faite d’admiration, de rivalité, de silences parfois. Maradona ne ménageait pas ses mots : « L’équipe d’Argentine, c’est Mascherano et dix joueurs de plus. » Et pourtant, à sa mort, Messi portera le maillot des Newell’s Old Boys en hommage. Le cercle est bouclé. Quant à savoir qui était le plus grand, Diego avait son idée : « Je ne sais pas si j’ai été meilleur que Pelé, mais sans aucun doute Di Stefano était meilleur que lui. »